Jean-Michel Hélas et la guerre culturelle


Préambule

Avant de décortiquer “le pourquoi du comment”, commençons par présenter les personnages de la pièce. Farce ou Mélodrame, difficile de le deviner à l’automne quand le célèbre ex-patron du club de foot Lyonnais annonce sa candidature à la mairie de Lyon.

Jean-Michel Aulas, serial entrepreneur, l’homme qui a bâti l’Olympique Lyonnais en empire sportif et économique, qui a construit son propre stade (sur des terres agricoles vendues 1€/m2 par la collectivité) comme on érige un monument à soi-même. Le personnage, n’est pas tout jeune, il affiches 77 ans au compteur, décide qu’après le football, ce sera la ville. Après les tribunes, l’Hôtel de Ville. Après les mercatos, les marchés publics.

La candidature fait l’effet d’un pavé dans la Saône. Pas tant parce qu’elle est illégitime, n’importe quel citoyen peut se présenter, mais parce qu’elle cristallise quelque chose : l’entrée en politique d’une certaine idée du pouvoir, celle du patron, du «winner» qui veut ajouter un titre de plus à son palmarès. Une candidature qui sent le cuir de SUV et le béton armé. Bref, il y a de l’OPA dans l’air et les sondages qu’il a lui même commandé font de lui la coqueluche de médias locaux et de Léa Salamé.

Jean-Michel Hélas :
quand l’humour devient une arme de guerre culturelle

Tout part d’un jeu de mots. «Aulas» devient «Hélas». Jean-Michel Aulas, le success-man, devient un homonyme fictif, incarnation ironique du « perdant ». La règle du jeu est simple, il suffit de terminer la phrase « Jean-Michel hélas, … ».

Très vite un générateur d’affiches-slogans voit le jour www.jean-michel-helas.com

Cette campagne est un objet partagé, ouvert et anonyme. Une œuvre collective qui garantit aussi une liberté de ton, une liberté éditoriale avec les participants.

Le site fonctionne comme un atelier populaire des temps numériques. Chacun peut y proposer ses propres idées, d’où qu’il soit, pour combattre les idées conservatrices. «C’est comme une sorte de pot commun : on laisse les gens jouer avec la règle et interpréter la partie variable de la blague

La mécanique est d’une simplicité désarmante, et c’est là sa force. Plus de 600 affiches ont été créées par des gens très différents, parmi les 2 600 participations recensées. Des inconnus ont imprimé, sont allés coller, ont fabriqué des banderoles. Sur le Quai du Dr. Gailleton, quelqu’un avait même collé une grande frise : «Jean-Michel Hélas, s’en foot des pauvres.»

Aucun parti politique derrière tout cela. Aucune association. Aucun budget de campagne. Cette indépendance n’est pas un détail : elle est constitutive de la légitimité du projet. Jean-Michel Hélas n’appartient à personne, et c’est précisément pour ça qu’il appartient à tout le monde.

L’humour comme arme :
une longue tradition de subversion

Pourquoi l’humour ? C’est une arme culturelle incroyable. Il permet l’irruption du politique sans être porteur de la dimension conflictuelle (cf: propre au politique en tant que rapport de force social).

L’humour permet une mise à distance. L’échange humoristique n’induit pas une discussion argumentée sur le point soulevé. Il permet d’évoquer sans débattre.

C’est là la puissance du dispositif «Jean-Michel Hélas» : il court-circuite les défenses intellectuelles et glisse entre les mailles de barrières idéologiques. On rit avant de penser. Et en riant, on a déjà pensé.

L’humour reconfigure les rapports de force entre les personnes concernées. On peut s’interroger sur l’humour comme arme de résistance et sur sa capacité à ébranler le pouvoir. La littérature scientifique consacrée à «l’humour comme instrument de résistance» est abondante, des cabarets de l’Allemagne nazie aux pratiques contemporaines des réseaux sociaux. L’humour est un arme de construction massive. C’est surtout une arme de résistance non violente face à l’oppression.

Les ateliers populaires de mai 1968

Il est impossible d’évoquer la cartographie de l’affiche militante sans revenir à Mai 68 et à ses Ateliers Populaires. Qu’aurait été Mai 68 sans les Beaux-Arts et Arts-Déco de Paris ? Sans l’impact des slogans et des affiches à la joyeuse impertinence. Chaque soir, les projets d’affiches étaient soumis à une assemblée générale où deux questions se posaient : «L’idée politique est-elle juste ?» et «L’affiche transmet-elle bien cette idée ?»

«Il est interdit d’interdire», «Sous les pavés, la plage» ou «L’imagination au pouvoir». Ces formules montraient que quelques mots bien choisis peuvent résumer une critique globale de la société de consommation, de l’autorité ou de la passivité politique.

L’esprit irrévérencieux, espiègle et potache était assumé. Une forme de désacralisation mutine, sur fond de joyeux bordel et d’insurrection printanière. C’était une manière de désincarner le pouvoir, de le réduire.

«Jean-Michel Hélas, s’en foot des pauvres» concours de la même logique, même économie de moyens, même effet dévastateur.

Gramsci et la guerre culturelle : le front des idées

On peut évidement citer Antonio Gramsci et son concept d’hégémonie culturelle, l’idée que les luttes sociales contre l’idéologie capitaliste, se jouent en grande partie sur le «front culturel».

Le penseur communiste italien avait raison de pointer là le nerf de la guerre. L’hégémonie culturelle décrit la domination culturelle de la classe dirigeante, ainsi que le rôle que les pratiques quotidiennes et les croyances collectives jouent dans l’établissement des systèmes de domination. L’état, l’école, les médias de masse et le divertissement inculquent une «fausse conscience» aux travailleurs.

Pour Gramsci, la politique repose en dernière instance sur la culture. Mettre en œuvre une politique suppose au préalable que le vocabulaire et la «vision du monde» sur lesquels elle repose se soient imposés au plus grand nombre.

Si la bataille culturelle de l’après-Seconde Guerre mondiale, fut relativement dominée par le camp progressiste, l’extrême droite a depuis 25 ans considérablement renforcé le narratif.  Le soir du premier tour de l’élection présidentielle de 2007, JeanMarie le Pen disait déjà avoir remporté la bataille des idées.

Nous sommes entrés dans la guerre de position (vs la « guerre de mouvement » équivalent de la révolution) théorisée par le philosophe italien. Une période qui exige des qualités d’endurance dans cette lutte d’influence.

Dès lors, la lutte contre l’hégémonie de la classe dominante doit aussi être menée en profondeur, dans la rue, sur les réseaux sociaux. C’est notamment le rôle de l’éducation populaire. Jean-Michel Hélas, en offrant à chaque citoyen la possibilité de créer, télécharger une affiche et d’aller la coller, est une déclinaison contemporaine de cette vision.

Eros contre Thanatos : la joie comme résistance

Il existe une lecture psychanalytique à cette confrontation politique, qu’on peut formuler à travers la grille freudienne des pulsions. Les pulsions de vie (Eros) représentent l’énergie vitale qui pousse à créer, à se développer et à se lier aux autres. Elles englobent les instincts de survie, la libido et la tendance à l’unification. Eros incite à chercher le plaisir, à former des relations et à préserver la vie. À l’opposé se trouvent les pulsions de mort (Thanatos), ces forces destructrices qui visent à réduire les tensions, à retourner à un état de léthargie.

Transposée au champ politique, cette dialectique devient limpide. D’un côté, une droite réactionnaire dont le discours se construit prioritairement autour de la peur, du ressentiment, du repli , le retour à l’état antérieur, le refus du mouvement, la mort lente de la nouveauté. De l’autre, une gauche progressiste qui, lorsqu’elle est à son meilleur, incarne Eros : la création de liens, la joie de l’invention collective, le désir d’un monde autre.

«Tout le bruit de la vie provient surtout de l’Eros», écrivait Freud lui-même. Jean-Michel Hélas est du bruit de la vie. Un bruit joyeux, coloré, qui s’oppose à la grisaille mortifère du discours conservateur.

Cette intuition rejoint une orientation politique consciente. «Avec l’humour, on s’empare de sujets lourds et laborieux que sont les sujets politiques pour en proposer une vision joyeuse et colorée. L’humour est une arme formidable pour faire passer des idées. L’art, c’est un stock de munitions politiques et culturelles».

La politique joyeuse n’est pas naïve. Elle est stratégique : la joie augmente la puissance d’agir, tandis que la tristesse la diminue.
La viralité participative : le slogan comme virus bienveillant

Ce qui distingue «Jean-Michel Hélas» d’une simple campagne d’affichage, c’est sa mécanique participative — et les chiffres en témoignent avec une clarté saisissante.

Le slogan comme virus bienveillant

60 000 visiteurs ont consulté le site. 2 600 participations ont été enregistrées, émanant de milliers de personnes sans lien entre elles, dispersées dans Lyon et bien au-delà. Sur les réseaux sociaux les publications ont généré 322 000 vues directes. Mais le chiffre le plus vertigineux est ailleurs : en comptant les repartages, les reprises, les photos d’affiches dans la rue, les mentions dans la presse et les discussions en ligne, ce sont plus de 1,6 million de vues indirectes qui ont été estimées. Une campagne zéro euro, zéro structure, zéro attaché de presse et 1,6 million d’impressions.

Ces chiffres ne sont pas seulement des indicateurs de performance au sens marketing du terme. Ils disent quelque chose de profond sur la nature du projet : un élan citoyen spontané, décentralisé, horizontal, qui a su trouver sa propre énergie de propagation. Personne n’a demandé à qui que ce soit d’aller coller une affiche dans la rue. Des dizaines de personnes l’on fait parce qu’elles en avait envie.

Si dimension d’intelligence collective est fondamentale. La dimension juridique n’est pas anodine. Le jeu de mots, à travers l’humour et le détournement, permet de passer de «Aulas» à «Hélas». Il y a une mécanique créative et verbale qui permet de détourner les règles juridiques de la calomnie et de l’insulte. Au final, on a un personnage fictif. À travers cette mécanique, il y a une protection juridique. L’humour est aussi un bouclier légal.


Conclusion : reprendre le front culturel

La campagne «Jean-Michel Hélas» n’est pas un accident. Elle est le symptôme d’un besoin profond de la gauche française : retrouver le sens de la fête, de l’ironie, de l’insolence créative.

Mais «Jean-Michel Hélas» démontre aussi quelque chose de plus large que le clivage gauche-droite : la puissance de l’action citoyenne décentralisée. Dans un pays où la politique se vit souvent comme une affaire de professionnels, de structures, de partis, d’appareils, voilà une campagne qui n’a ni siège social, ni trésorier, ni porte-parole officiel. Elle a simplement des participants. 322 000 curieux. 2 600 créateurs. Des colleurs du dimanche soir. Des gens qui ont pris une photo d’une affiche et l’ont partagée. Et au bout du compte, 1,6 million d’impressions.

Gramsci appelait à faire de la linguistique «une arme» et soulignait l’importance du langage et de la sémantique lorsqu’elle est directement liée à une question de classe. L’une des faiblesses d’une bonne partie de la gauche aujourd’hui est d’avoir délaissé ce front.

Jean-Michel Hélas en reprend les clés. Il incarne la possibilité d’une contre-offensive joyeuse, créative, horizontale, sur les murs et dans la rue.

Au final il reste une grand pulsion de vie politique.

Sous les affiches, la plage.


Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *