Un boulevard bouleversant me traverse.
Comme une immense autoroute remplie de camions de pommes.
Les chauffeurs sont tous arrĂȘtĂ©s. Certains sont descendus sur la chaussĂ©e.
En fait, la chaussée est une marée.
Un flux de questionnements, dont le ressac empĂȘche toute circulation.
â Pourquoi on nâavance pas ? hurle un hurluberlu.
La tension est palpable.
Certains, plus philosophes, ont sorti leur opinel et épluchent une pomme ou deux.
â On ne sait pas pourquoi nous sommes bloquĂ©s, mais profitons des pĂ©pins pour en planter, dit lâun, en recrachant un noyau noir dans le champ voisin.
â Jâai entendu dire quâune femme dormait, enchaĂźne un autre.
Serait-ce la cause ?
Le monde doit-il sâarrĂȘter de tourner quand une femme dort ?
Alors, aprÚs avoir planté mille vergers le long de la grande route, les chauffeurs solidaires se mirent à klaxonner.
Ils pensaient la réveiller. Elle.
Pourtant.
Depuis son songe, elle était plongée dans un livre.
La mélodie des hommes ne lui parvenait pas.
La fureur et les cris nây feraient rien.
Dehors, les pouvoirs publics nây pouvaient rien.
Le sommeil nâĂ©tait pas de leur juridiction.
On manda un avocat, un prĂȘtre et un serrurier.
Mais aucun ne parvint à réveiller la belle.
Bien aprÚs cet événement, quand la marée se fut retirée,
que les pommes eurent rejoint leurs marchés de saison,
et les chauffeurs, leurs maisons,
il resta sur la route une souris.
Personne nâavait compris lâissue des choses.
Elle, au contraire, aimait Ă croire que câĂ©tait elle qui avait libĂ©rĂ© la route.
Quand le bruit et la fureur avaient tonné,
elle avait pris soin de ramasser les pépins tombés du ciel,
et, sans en faire un fromage,
les avait glissés sous son oreiller.
Un réflexe ancestral dans sa famille.
La princesse aux pĂ©pins, par la gĂȘne occasionnĂ©e,
avait, semble-t-il, ouvert les yeux peu aprĂšs.
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