Depuis des siĂšcles deux idĂ©ologies antagonistes se tirent la bourre. Dâun cĂŽtĂ© le capitalisme, chantre de la libertĂ© individuelle, de la propriĂ©tĂ© privĂ©e, de la sĂ©curitĂ©, du capital et de la libre concurrence. De lâautre, son antonyme conceptuel, le communisme, chantre de lâĂ©galitĂ©, des biens communs, de la justice et de la solidaritĂ©.
Le SWOT (cf: strengths, weaknesses, opportunities et threats) matrice de lecture forgĂ©e en Ă©cole de commerce, sâacharne depuis toujours Ă savoir lequel des deux systĂšmes serait le plus bĂ©nĂ©fique pour lâhumanitĂ©. Encore une histoire de bĂ©nĂ©fice !
La rĂ©flexion que je mâapprĂȘte Ă dĂ©velopper nâa pas vocation Ă trancher lequel des deux systĂšmes serait le meilleur, mais Ă proposer une hypothĂšse utopiquante qui dĂ©calerait la rĂ©flexion sur une hypothĂšse saugrenue, mais nĂ©anmoins intĂ©ressante, pour ne pas dire excitante…
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LâhĂ©ritage, la clef de voute des inĂ©galitĂ©s
La premiĂšre notion Ă nĂ©gocier serait lâhĂ©ritage. Quâil soit matĂ©riel ou immatĂ©riel, Ă©conomique ou culturel, lâhĂ©ritage est Ă la source de nombreuses inĂ©galitĂ©s de dĂ©part.
On sait que lâhĂ©ritage culturel et Ă©conomique sont les plus faciles Ă transmettre. Les enfants de classe aisĂ©e seront encore plus aisĂ©s que leurs parents, le capital se reproduisant et se concentrant a chaque gĂ©nĂ©ration.
Le capitalisme envisage la propriété privée comme un fondement de son systÚme. Chaque homme est libre de disposer de ses biens.
MĂȘme aprĂšs sa mort ? La question mĂ©rite d’ĂȘtre posĂ©e !
Dans notre sociĂ©tĂ© actuelle, la rĂ©ponse est « oui, un mort est libre de disposer de ses biens« . Il est invitĂ© (obligĂ© !) Ă transmettre ses droits Ă un successeur. Pourtant, de quelles lĂ©gitimitĂ©s particuliĂšres dispose lâhĂ©ritier ? Quel mĂ©rite ? Quel besoin ?
De toute Ă©vidence, lâhĂ©ritier nâa nullement concouru Ă la crĂ©ation de cette valeur. De quel droit il aurait un statut prĂ©fĂ©rentiel sur le partage de cette valeur ? Sachant que lui attribuer cet hĂ©ritage ne fera que concentrer encore plus les richessesâŠ
Lâun des arguments classiques en faveur du capitalisme est la mĂ©ritocratie : chacun serait libre de sâĂ©lever socialement par son travail. Or, lâhĂ©ritage vient contredire ce principe en introduisant un biais massif dans les opportunitĂ©s de dĂ©part.
Supprimer lâhĂ©ritage permettrait une vĂ©ritable Ă©galitĂ© des chances, ce qui est thĂ©oriquement plus conforme Ă lâĂ©thique libĂ©rale du mĂ©rite, mais contredisant le sacro-saint principe de propriĂ©tĂ© privĂ©e post-mortem.
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La liberté individuelle vs partage de la valeur
On sait combien lâinitiative individuelle, la concurrence joyeuse et plus largement la compĂ©tition ont des effets bĂ©nĂ©fiques dans une Ă©conomie de marchĂ©.
En stimulant les Ă©changes, en multipliant les compĂ©titions, le capitalisme est un puissant crĂ©ateur de valeur. La nature humaine, on peut le regretter, sâaccommode trĂšs bien des inĂ©galitĂ©s. Lâattrait des richesses et du succĂšs restant un puissant moteur.
Difficile dâignorer cet Ă©goĂŻsme profondĂ©ment humain, tout comme il est impossible de nier les bĂ©nĂ©fices sonnants et trĂ©buchants du capitalisme.
Pourtant, on sait combien la compétition et autres lois du marché sont profondément inégalitaires pour les moins armés de nos concitoyens. Par « armes » il faut entendre capital économique et capital culturel (dans une moindre mesure).
On le sait de longue date, le capitalisme produit des externalitĂ©s nĂ©gatives : PrĂ©caritĂ©, pauvretĂ©, Ă©puisement des ressources…
Ă l’inverse, la communisme, ne fait guĂšre preuve de ses qualitĂ©s en matiĂšre de libertĂ©s individuelles, de valorisation de l’initiative individuelle…
En revanche, sa philosophie se fonde sur la répartition de la valeur, cherchant à garantir à chacun un accÚs équitable aux ressources essentielles et à réduire les inégalités systémiques. En privilégiant la coopération sur la compétition, il vise à assurer une sécurité collective, évitant que la réussite des uns ne se fasse au détriment des autres.
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Un modĂšle dynamique entre individualisme et collectivisme
Maintenant que sont rĂ©sumĂ©es les principales qualitĂ©s ou griefs des deux systĂšmes, essayons dâimaginer une forme dâhybridation avec le meilleur des deux mondes.
Jusqu’Ă prĂ©sent, nous n’envisagions que le principe du « tout ou rien » et principalement de maniĂšre gĂ©ographique (cf: bloc de l’Ouest vs bloc de l’Est). Pourtant il n’y a pas que l’espace dans la vie, il y a aussi le temps.
Imaginez un monde totalement capitaliste de son vivant, et intĂ©gralement communiste Ă sa mort. Comme une sorte de systĂšme prĂŽnant lâinverse et son contraire, rĂ©partis dans le temps (et non dans l’espace).
De son vivant, on Ă©voluerait dans un monde intĂ©gralement capitaliste, profondĂ©ment libĂ©ral. Cela pourrait mĂȘme ressembler Ă un monde « sans impĂŽts » oĂč chacun serait susceptible (ou pas) de concourir Ă la grande compĂ©tition et oĂč les gagnants pourraient accumuler des richesses Ă volontĂ©.
Seul changement, leur droit de propriĂ©tĂ© sâĂ©teint Ă la mort. Ce droit nâest donc plus transmissible. Une fois dĂ©cĂ©dĂ©s, lâensemble de leurs biens sont mutualisĂ©s, et lâensemble de cette valeur est partagĂ©e dĂ©mocratiquement entre tous les citoyens, sous forme de services publics et en gĂ©nĂ©rant une cagnotte de dĂ©part dans la vie.
Pour rappel, l’adage populaire nous rappellera que « le coffre-fort ne suit pas le corbillard ».
Par exemple en France, hĂ©ritages et donations sont estimĂ©s Ă environ 500 milliards dâeuros par an (chiffres de Thomas Piketty, Capital et IdĂ©ologie). Cela reprĂ©sente environ 20% du PIB français.
Chaque annĂ©e, environ 750 000 naissances ont lieu. Si lâensemble des hĂ©ritages Ă©tait collectĂ© par lâĂtat et redistribuĂ© Ă parts Ă©gales entre tous les nouveaux-nĂ©s, chaque enfant recevrait environ 666 000 euros au cours de sa vie.
Cette somme pourrait ĂȘtre utilisĂ©e sous diffĂ©rentes formes :
- Un capital versé à 18 ans pour financer études et projets.
- Un revenu universel du patrimoine, distribuĂ© progressivement (650âŹ/mois)
- Un fonds public permettant des services gratuits (éducation, santé, logement).
Ainsi chaque enfant dĂ©marre sa vie avec une somme consĂ©quente, lui permettant dâenvisager de financer ses Ă©tudes ou le projet de son choix.
L’hĂ©ritage, qui est initialement conçu comme une solidaritĂ© intergĂ©nĂ©rationnelle, serait ĂȘtre gĂ©nĂ©ralisĂ© et garanti Ă tous, de maniĂšre Ă©quitable.
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Conclusion
Cette idĂ©e qui peut sembler farfelue au dĂ©part, s’avĂšre assez subversive. La compĂ©tition absolue de son vivant et la coopĂ©ration dĂ©finitive aprĂšs sa mort !
Cette idĂ©e pousse la logique Ă©conomique dans ses retranchements et pose toutefois des dĂ©fis considĂ©rables en matiĂšre dâincitations Ă©conomiques, de financement public et de gestion des biens communs.
Une transition vers un tel modĂšle nĂ©cessiterait de repenser en profondeur la notion de propriĂ©tĂ©, dâinvestissement et de transmission. Et si, au lieu dâune rupture binaire, on explorait une approche progressive, oĂč la transmission de patrimoine serait limitĂ©e mais non interdite, et oĂč une partie de lâhĂ©ritage serait systĂ©matiquement mutualisĂ©e ? Ce serait dĂ©jĂ un bon dĂ©but…
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