🐅 Sortir les glyphes


Chapitre 1 : l’internalisation

Internet, ça pourrait se lire « interné ».
On prononce bien calumet ou choupinet. Mais Internet n’est pas choupinet. Depuis Arpanet, la Toile s’est taillĂ© la part du lion dans nos vies d’agneaux. Impossible de dĂ©mĂȘler les fils : les donnĂ©es sont calcifiĂ©es au fond des data centers dĂ©centralisĂ©s. Chaque requĂȘte fait remonter Ă  la surface un fragment de « data favorisĂ©e », perdu dans le grand bouillon de culture mondialisĂ©, tandis que la masse des autres donnĂ©es sĂ©dimente dans la pĂ©nombre des couloirs aux disques durs rĂ©frigĂ©rĂ©s.
InternĂ©, je l’avais Ă©tĂ©.
Aujourd’hui, je suis internalisĂ©.

Premier jour dans ce grand monde. Mon employeur m’accueille Ă  l’amĂ©ricaine. Étrange sensation : tendu et attendu Ă  la fois. Sur le bureau, un kit de bienvenue : un mug, des stickers et une gourde en aluminium. Je souris.
Mon ordinateur est en cours d’installation : sauvegarde et archivage des trois annĂ©es de travail du prĂ©cĂ©dent collaborateur. Son disque dur se refait une jeunesse. Les drives se download un Ă  un. Pourtant, la notion de drive Ă©voquait pour moi, jusqu’à peu, une certaine idĂ©e de l’AmĂ©rique : aller au cinĂ©ma en voiture, passer par un McDrive aprĂšs le rond-point oĂč l’on ne s’arrĂȘtait presque jamais. Mon pĂšre vilipendait cet impĂ©rialisme amĂ©ricain qui balisait l’entrĂ©e des zones industrielles. D’ailleurs, dans impĂ©rialisme, il y a pĂšre.

J’avais atterri la semaine prĂ©cĂ©dente, juste le temps de m’installer dans un studio post-Ă©tudiant. Quinze mĂštres carrĂ©s : un four qui bloque le passage dĂšs qu’il ouvre sa bouche, un frigo qui ronronne comme ce chat que je n’ai jamais eu. Par la fenĂȘtre, l’Hudson se devine, ponctuant mes journĂ©es du passage de cargos chargĂ©s de cubes multicolores.
Je vis Ă  Bayonne, dans le New Jersey, tout prĂšs du port de Cape Liberty, l’un des trois ports industriels de New York. Rien n’est dĂ» au hasard, hormis le hasard lui-mĂȘme.

Pourquoi le vent souffle-t-il plus de l’est vers l’ouest Ă  la latitude de l’équateur, et l’inverse ailleurs ? Pourquoi le monde tourne-t-il rond, dans un sens plutĂŽt qu’un autre ? L’opportuniste, comme le vĂ©liplanchiste, surfe selon la gĂ©nĂ©rositĂ© impromptue d’un vent espiĂšgle. Il revient Ă  bon port parce qu’il a su saisir le bon moment. Mon histoire est une suite de hasards, qui commence Ă  Bayonne, en 1923.

InternalisĂ©. La journĂ©e d’intĂ©gration me laisse un goĂ»t Ă©trange. Nous sommes une quinzaine, fraĂźchement recrutĂ©s, d’horizons divers et aux missions Ă©clectiques. L’entreprise occupe plusieurs Ă©tages d’une tour de verre, perdue parmi les gratte-ciel. D’ici, les prĂ©occupations mĂ©tĂ©orologiques diffĂšrent selon qu’on travaille au-dessus ou en dessous du 40ᔉ Ă©tage. Plus haut, des antennes tutoyaient les dieux. Et pour les agnostiques, il suffisait de remonter d’une lettre dans l’alphabet : de dieux, nous passions Ă  cieux.


Ici, au 14ᔉ Ă©tage, la journĂ©e se rythme entre cours de cuisine, repas-dĂ©gustation, ateliers RH et icebreakers pour tutoyer tout le monde au plus vite. Mes coĂ©quipiers sont front-end developers, data analysts, spĂ©cialistes en cybersĂ©curitĂ© ou creative coders. Moi, je suis le seul du service « Fonts & Typography ».

Nous sommes mal logĂ©s : un bureau dans un recoin, loin des requins. Une petite Ă©quipe de trois, fondĂ©e par Dave Crossland, apĂŽtre de la typographie open-source. Il avait encadrĂ© ma thĂšse pendant trois ans avant de me recruter en sortie d’école. Un Ă©tage plus haut, les hautes sphĂšres de la direction se prennent pour des rooftop-managers. Deux mondes cohabitent, comme dans une immense colocation verticale. Sans le savoir, nous sommes 250 dans le mĂȘme sac.

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Chapitre 2 : Dessinateur de caractĂšre

— T’es typographe ? C’est quoi ce mĂ©tier ?
— Non. On ne dit pas typographe. On dit « dessinateur de caractĂšres ». C’est important : les mots ont un sens.

Je ne sais pas pourquoi, mais mon affabilitĂ© frĂŽlait souvent le zĂ©ro absolu — surtout lorsque l’ignorance de mon auditoire venait se frotter au mĂ©pris de bruits de couloirs. Comme un fĂ©lin Ă  l’affĂ»t, je supportais mal qu’on empiĂšte sur mon territoire. Sensible, je sortais aussitĂŽt les griffes dĂšs que je me sentais attaquĂ©.
C’est ainsi que, dĂšs le premier jour, on m’affubla de l’étiquette de « geek » et du surnom « Typo-Tiger ».

C’est vrai que j’étais tatillon sur l’usage des mots. Le typographe, c’était l’ouvrier qui composait les textes avec des caractĂšres de plomb. Dans la hiĂ©rarchie de l’imprimerie, c’était une place enviĂ©e — loin des rotatives bruyantes qui crachaient leurs kilomĂštres de papier.

Il donnait forme au texte. Lettre aprÚs lettre, ligne aprÚs ligne, il composait dans ses grilles métalliques les mots des autres pour en faire des pages noires et blanches.

À cĂŽtĂ©, un jeune assistant glissait du papier vĂ©lin vierge dans la gueule d’une monstrueuse monotype deux couleurs, presse rotative la plus innovante de l’époque, conduite par le vĂ©tĂ©ran de l’atelier. Une erreur de calage de quelques millimĂštres et des milliers d’exemplaires partaient au pilon. Ici, chaque bataille se gagnait Ă  la seconde prĂšs. Et au millimĂštre.

La dictature du rendement avait peu Ă  peu soumis l’homme Ă  la machine. Les rotatives — l’équivalent du prix d’un data center d’aujourd’hui — imposaient leur rythme 24 heures sur 24. Les journaux Ă  fort tirage arrivaient le soir par bobines d’une tonne ; puis les nouvelles du jour prenaient l’encre au pied de la lettre pour raconter leurs histoires. En arriĂšre-plan, des silhouettes allaient et venaient : façonneurs, relieurs, paquetteurs, livreurs, tous veillant Ă  ce que l’information du matin soit prĂȘte.

Chacun connaissait avec prĂ©cision l’orientation, la durĂ©e et la force de son prochain geste. L’artisan devenu ouvrier avait rĂ©duit son savoir-faire Ă  une tĂąche unique, parĂ© du titre de pacotille d’« ouvrier spĂ©cialisĂ© ».

Pourtant, dans cet empire taylorien, un mĂ©tier rĂ©sistait : celui de typographe. On pouvait accĂ©lĂ©rer l’impression, rationaliser les mouvements, robotiser les gestes
 mais la composition des textes exigeait encore une intelligence humaine. DerriĂšre chaque lettre, un esprit pouvait corriger un accent ou, Ă  l’inverse, glisser une coquille. « Coquille » : ce fameux mot dont l’oubli d’une lettre en fait une « couille ».

Sur une mĂȘme page, perfection et erreur grossiĂšre cohabitaient. Le patron, fort d’investissements pharaoniques et entourĂ© de banquiers en haut-de-forme, cherchait Ă  gonfler ses marges en rognant — au pied de la lettre — celles de ses ouvrages.

Mais dans l’atelier de composition, chacun savait : de la largeur des marges dĂ©pendait l’espace de pensĂ©e du lecteur. Plus un texte Ă©tait essentiel Ă  la connaissance, plus ses marges devaient ĂȘtre gĂ©nĂ©reuses. Comme un encadrement blanc isolant l’Ɠuvre du tumulte du monde.

Plus haut dans la hiĂ©rarchie, il y avait le dessinateur de caractĂšres. Loin du vacarme des machines, il travaillait Ă  la fonderie. D’abord, dessiner chaque lettre sur papier calque. Puis graver les poinçons d’acier. Enfin, fondre le plomb pour multiplier les caractĂšres. PrĂ©cision d’orfĂšvre : aucune approximation tolĂ©rĂ©e. Chaque glyphe devait ĂȘtre parfait. Chaque courbe, contre-courbe, empattement et dĂ©liĂ© exigeait une concentration totale.

Aucune machine n’y pouvait rien. MĂȘme les plus avant-gardistes avaient tentĂ© de normaliser les formes, mais l’Ɠil humain prĂ©fĂ©rait les lettres humanisĂ©es aux alphabets trop gĂ©omĂ©triques. L’art appelait Ă  ralentir, loin des sirĂšnes productivistes.

Gutenberg avait passĂ© deux ans Ă  graver les 290 poinçons nĂ©cessaires Ă  sa Bible Ă  42 lignes. Aujourd’hui, on dessine deux mille caractĂšres en quelques semaines, intĂ©grĂ©s dans des fontes numĂ©riques accessibles instantanĂ©ment Ă  des milliards d’utilisateurs.

Majuscules, minuscules, chiffres, lettres accentuées, ponctuation, symboles, signes diacritiques
 Ajoutez les variantes cyrilliques : voilà deux mille caractÚres, presque un signe nouveau par an depuis deux millénaires.

J’étais dĂ©sormais dans cette industrie digitale, sur un autre continent, au cƓur d’une compagnie mondialisĂ©e. L’encre et l’acier avaient laissĂ© place au pixel et Ă  l’octet. Et pourtant, derriĂšre l’apparente fluiditĂ© des flux numĂ©riques, le mĂ©tier rĂ©sistait aux sirĂšnes de la rentabilitĂ©.
MĂȘme ici, chez Google, le diktat de l’efficacitĂ© se brisait contre la vitre du bureau Fonts & Typography. Dans ce petit Ăźlot d’érudition, chaque glyphe portait encore l’empreinte de la patience, de la sueur, de l’odeur d’encre et des calques crissants. Depuis cinq mille ans, vingt-six petites lettres continuaient leur labeur libertaire : offrir au monde la libertĂ© d’expression. LibertĂ© qu’aucune machine ne remplacerait jamais. Ça compte.

La police Noto compte plus de 60 000 caractĂšres. Mon prĂ©dĂ©cesseur y avait consacrĂ© trois ans de sa vie. Monotype avait dĂ©veloppĂ© le noyau latin, grec et cyrillique. Dalton Maag s’était chargĂ© des versions africaines et asiatiques.

D’autres studios avaient pris en main les langues indiennes, corĂ©ennes, arabes
 Mille langues Ă©crites avec une seule typographie : une tour de Babel logĂ©e dans un fichier de quelques Mega-octets.

MalgrĂ© leur quantitĂ©, j’aimais chacun de ces signes. Comme les humains, les caractĂšres ont leur caractĂšre. Un tilde sur le ñ vous emmĂšne en Catalogne. Un trĂ©ma sur le ĂŻatus vous propulse vers les fjords nordiques. Chaque lettre est un voyage en noir et blanc.

Le dessin de caractĂšres a quelque chose de paradoxal : c’est un art qui ne doit pas se voir. Passer des heures sur la courbe d’une boucle de e, refaire, refondre, chercher l’équilibre parfait
 pour que des milliards d’yeux la lisent sans mĂȘme y penser.

Mon esprit, parti en rĂȘverie, fut rappelĂ© Ă  l’ordre par le gentil organisateur :
— Hey, le type designer français, t’es avec nous ? Ou t’es restĂ© Ă  Bayonne, cĂŽtĂ© français ?

La journée touchait à sa fin. Il me restait quelques paperasses. Ici, la sécurité ne laissait rien au hasard : profession des parents, comptes fiscaux, mutuelle privée connectée en API, empreintes digitales synchronisées


Demain, la Worldwide Compagnie me remettra un badge sécurisé, puce biométrique bien visible, rose fluo aux reflets irisés.

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Chapitre 3 : Bayonne, 1923.

Mon mĂ©moire d’étude avait traversĂ© l’Atlantique. L’équipe du Noto cherchait un spĂ©cialiste des Ă©critures basques. En effet, aprĂšs avoir incorporĂ© les grandes Ă©critures, ils cherchaient de nouveaux glyphes Ă  ajouter. De mon cĂŽtĂ©, aprĂšs des Ă©tudes d’art appliquĂ©, un diplĂŽme national supĂ©rieur en typographie, — ne me demandez pas pourquoi — je me suis retrouvĂ© propulsĂ© Ă  faire ma thĂšse intitulĂ©e « La typographie des stĂšles funĂ©raires basques — Louis Colas revisitĂ© par le numĂ©rique ».
Louis Colas Ă©tait un professeur passionnĂ© de cultures populaires, qui officiait Ă  Bayonne vers 1920. Il avait dĂ©couvert l’art des stĂšles funĂ©raires basques, ces pierres sculptĂ©es, souvent Ă©nigmatiques, que l’on trouve dans les cimetiĂšres des villages de l’arriĂšre pays. Pendant des annĂ©es, il consacra son temps libre Ă  documenter, inventorier et reproduire minutieusement, en relevant les symboles et les motifs.

Colas publia en 1923 L’Art funĂ©raire dans les Basses-PyrĂ©nĂ©es, illustrĂ© de ses propres relevĂ©s : 500 dessins compilĂ©s.

MalgrĂ© un contexte historique perturbĂ© (1914-1918), c’est un prĂ©curseur de la reconnaissance culturelle rĂ©gionale. Son travail a permis de conserver un patrimoine graphique multimillĂ©naire. Ces stĂšles, parfois mĂ©diĂ©vales, souvent du XVIᔉ ou XVIIᔉ siĂšcle, allaient devenir le fleuron d’une renaissance visuelle nĂ©o-gothique.

La TroisiĂšme RĂ©publique avait banni l’usage des langues rĂ©gionales Ă  l’école. La France ne devait ĂȘtre « qu’une et indivisible ». Ce n’était pas la mode de s’intĂ©resser aux aspĂ©ritĂ©s culturelles locales. En documentant ces formes autour des annĂ©es 1920-1923, Louis Colas allait offrir un riche matĂ©riel visuel rapidement imitĂ© par ses contemporains.

Façades de cafĂ©s, frontons de fermes, monuments aux morts
 Dans ces annĂ©es-lĂ , il Ă©tait de bon ton d’utiliser la graphie basque. Cette Ă©criture, qui n’avait jamais Ă©tĂ© normalisĂ©e, allait retrouver une nouvelle jeunesse dans cette renaissance rĂ©gionale. De leur cĂŽtĂ©, les Bretons ont eu leur mouvement « Ar Seiz Breur ».

Il Ă©tait naturel que mon nom ressorte sur ce sujet. Ce n’est pas tous les quatre matins qu’un hurluberlu s’entiche d’un sujet de niche. Pourtant, aussi ridicule que semble l’intitulĂ© de mon pavĂ©, cette thĂšse m’avait passionnĂ©.

Ce répertoire de formes oubliées était un réservoir symbolique puissant. Loin de la culture dominante centralisée, les marges sont des refuges pour échapper aux logiques standardisées. Cette histoire de la typographie basque était donc mon laboratoire.

J’aurais aimĂ© ĂȘtre lĂ  quand Louis Colas sillonnait l’arriĂšre-pays Ă  la recherche de tombes. Chapeau de paille et crayons bien taillĂ©s. Dessinant mĂ©ticuleusement chaque stĂšle, chaque pierre.
Sa mine de plomb fonctionnait comme une photocopieuse. Il commençait par un relevĂ© Ă  l’échelle 1:1, posant sa feuille de papier de soie comme pour transformer la stĂšle en petit fantĂŽme. Puis, venait dĂ©calquer Ă  travers le voilage de couturiĂšre, les motifs les plus saillants.

Ensuite, il rĂ©alisait deux ou trois relevĂ©s Ă  l’aquarelle pour conserver les couleurs. Selon la chromie de son encre, on pouvait deviner s’il y avait du lichen ou non sur la pierre.

À force de comparer ses relevĂ©s, j’avais acquis une certaine expertise en matiĂšre de motifs et de glyphes. Pourtant, sur les planches dessinĂ©es, un motif inconnu revenait discrĂštement comme un ornement, toujours placĂ© au mĂȘme endroit, en marge, presque comme une signature invisible. Difficile d’y attribuer un sens.

Les archives dĂ©partementales avaient mis du temps Ă  comprendre mon intĂ©rĂȘt pour Louis Colas. « Si vous changez d’avis, on pourra considĂ©rablement mieux vous nourrir sur le sujet de l’architecture anglaise bourgeoise Ă  Biarritz », se plaisait Ă  rĂ©pĂ©ter la conservatrice sur un ton sarcastique. Visiblement, il y avait la grande et la petite histoire. La Belle Époque et toutes les autres Moches Époques.

J’avais planchĂ© des heures Ă  numĂ©riser sauvagement ces milliers d’esquisses et de croquis enfouis dans ces rĂ©serves. Les relevĂ©s sur papier de soie ressemblaient Ă  des squelettes dĂ©charnĂ©s que le temps avait rendus friables, comme ces fines tranches de charcuterie locale qui s’effritent lorsqu’on essaie d’en tourner la page. Mon Ɠil Ă©tait devenu sensible aux minuscules variations qui accompagnent le dessin de chaque lettre gravĂ©e : courbe, contre-courbe, plein, dĂ©liĂ©. Durant trois annĂ©es, j’avais Ă©cumĂ© ces archives, puis patiemment dessinĂ© cette fameuse typographie « Basque Sans », sans qui je ne serais pas devenu rĂ©sident Ă  Bayonne, New Jersey.

C’est au cours de cette pĂ©riode que je m’étais formĂ© aux rudiments techniques de la typographie. De maniĂšre Ă©vidente, crĂ©er une typographie consistait Ă  dessiner 26 lettres, sous toutes les coutures. Mais, de maniĂšre moins Ă©vidente, il s’agissait aussi de programmer. C’est d’ailleurs un domaine davantage rĂ©gi par le droit des logiciels que par le droit d’auteur.

Le code informatique avait cela de magique qu’il rendait soudainement utilisables ces lettres patiemment dessinĂ©es Ă  la plume numĂ©rique. On pouvait enfin composer des mots, puis des textes.

Le cƓur de la programmation commençait par les lettres ligaturĂ©es. C’est une variĂ©tĂ© de lettres particuliĂšres. Disons que si la typographie Ă©tait un royaume sous l’Ancien RĂ©gime, alors les ligatures seraient l’aristocratie de ce pays. De trĂšs belles lettres, comme la fusion d’un « ĂŠ » ou d’un « ff ». Principalement ornementales, les ligatures avaient connu leur heure de gloire au Moyen Âge, lorsque, pour gagner quelques caractĂšres par ligne, dans un souci d’efficacitĂ©, le moine copiste venait entremĂȘler deux caractĂšres adjacents pour n’en faire plus qu’un. Économie de place et gain de temps. Aujourd’hui, la place n’est plus vraiment comptĂ©e, et nos Ă©crans dĂ©roulent Ă  l’infini des textes sans ligatures.

La fonction programmée est pourtant simple :

feature liga { sub « et » by « & »; }
Une simple fonction de remplacement. Un ordre minimal indiquant, lorsqu’un texte doit s’afficher, de changer les « et » par des « & ».
À cette Ă©poque-lĂ , dans mes recherches, j’avais besoin de dĂ©finir dans quelles conditions la graphie basque de telle lettre devait s’afficher ou non. Sans le savoir, j’avais trouvĂ© le dĂ©tonateur de la future dĂ©flagration.

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Chapitre 4: Dave, Ralph et tickets restaurant.

8 h 45. Je n’aimais pas ĂȘtre en retard. Pourtant, quand j’avais demandĂ© quels Ă©taient les horaires de travail, personne n’avait su me les indiquer.

J’entrai avec apprĂ©hension dans l’open space aux allures de loft industriel. Des centaines de mĂštres carrĂ©s s’étendaient Ă  perte de vue, jusqu’à cette façade de verre oĂč mon regard venait percuter une vue imprenable sur une forĂȘt d’immeubles de plus de 40 Ă©tages.
Entre moi et cette vue foudroyante : des dizaines de bureaux alignĂ©s, et d’innombrables objets hĂ©tĂ©roclites suspendus aux murs et aux plafonds. Comme si c’était la seule libertĂ© individuelle tolĂ©rĂ©e dans ce bureau collectif, et qu’une armĂ©e d’enfants avait scotchĂ©, entre autres, des posters de PokĂ©mon et des bouĂ©es flamants roses gĂ©antes.

À premiĂšre vue, personne ne semblait vraiment travailler. Un groupe bavardait Ă  voix haute devant une machine Ă  cafĂ© chromĂ©e digne d’un cockpit de fusĂ©e; deux autres s’affrontaient autour d’une partie de ping-pong, tandis qu’un manager, chemise entrouverte et sourire figĂ©, observait la scĂšne avec une satisfaction Ă©trange.

— Helllooo ! lança-t-il en s’approchant, main tendue, enthousiaste, comme s’il m’attendait depuis des semaines. « Ici, on privilĂ©gie la flexibilitĂ© et l’autonomie ! Tu arrives quand tu veux, mais attention : l’important, c’est d’ĂȘtre alignĂ© avec la team. »

Je hochai lentement la tĂȘte, sans vraiment comprendre ce qu’il entendait par « alignĂ© » . Devais-je me tenir dans un alignement vertical, horizontal ou virtuel avec le reste de l’équipe ?

— Le brief du matin commence dans la chill room dans cinq minutes, ajouta-t-il en me poussant gentiment vers un canapĂ© pastel oĂč d’autres collĂšgues s’installaient dĂ©jĂ  avec leurs mugs Ă  citations motivantes.

Je me laissai tomber sur un pouf rempli de granulés en polystyrÚne, non sans perplexité. Une question me taraudait : à quel moment ces gens travaillaient-ils réellement ? Je pris discrÚtement un stylo et notai en marge de mon carnet : « Objectif du jour : comprendre ce que je fais ici ».

Ma mĂšre m’avait habituĂ© Ă  prĂ©parer mes repas de la semaine le dimanche soir. J’aimais cette soirĂ©e cuisine, l’odeur de l’oignon crĂ©pitant au fond de la poĂȘle, avec des petits cris que j’interprĂ©tai comme des suppliques de condamnĂ©s hĂ©rĂ©tiques promis au bĂ»cher de l’Inquisition.

« JurĂ©s, nous rejetons notre dieu “Oignon supĂ©rieur” et sommes prĂȘts Ă  croire en n’importe quel autre dieu lĂ©gumineux ! » La sincĂ©ritĂ© se lisait au fond de leurs yeux rouges, et l’atmosphĂšre se chargeait vite de leur torpeur lacrymale; j’esquissai une petite larme piquante en guise de compassion. BientĂŽt, l’heure de rajouter quelques blancs de poulet grillĂ©s me ferait oublier ce gĂ©nocide en rondelles.

Ici, j’avais reçu un carnet de tickets-restaurant. 8,99 $ Ă  dĂ©penser dans l’un des 67 restaurants et snacks du quartier. Il semblait normal, dans ce pays, de dĂ©lĂ©guer Ă  d’autres la responsabilitĂ© de se nourrir. Poulet aux hormones et maĂŻs OGM ? Je prĂ©fĂ©rai ne pas savoir.

L’aprĂšs-midi, aprĂšs la grand-messe matinale et corporate, je retrouvai enfin ma vĂ©ritable Ă©quipe : Dave Crossland, le gourou ; Ralph Levien, le dĂ©veloppeur ; puis aussi Jonathan Kew, Irina Blok et Thomas Jockin, dit le professeur.

Mon accueil fut sobre et chaleureux. Une boĂźte de chocolats alphabĂ©tiques m’attendait : 26 variĂ©tĂ©s de cacao classĂ©es de A Ă  Z. Dave, qui avait suivi Ă  distance ma thĂšse pendant trois ans, semblait Ă©mu de m’accueillir dans son Ă©quipe. Son petit mĂštre soixante-dix entoura mes Ă©paules chaleureusement Ă  l’amĂ©ricaine. C’était un vieux quarantenaire Ă©bouriffĂ©, habillĂ© façon open source, jean-t-shirt. Son look ne devait pas lui prendre beaucoup de temps de cerveau au petit dĂ©jeuner. MalgrĂ© cette dĂ©contraction, Dave Ă©tait une pointure internationale de l’open source. FontForge avait Ă©tĂ© son premier terrain de jeu. Il l’avait dĂ©couvert durant ses Ă©tudes, puis avait investi ses heures perdues Ă  gagner des points dans la communautĂ© du logiciel libre. On pouvait parler du logiciel libre comme on parlerait du monde libre : des conditions dĂ©mocratiques pour le code, garantissant des libertĂ©s fondamentales : libertĂ© d’usage, libertĂ© de modifier, transparence du code et libertĂ© de redistribuer. Conception philosophique issue de la Free Software Foundation et de Richard Stallman, au tournant des annĂ©es 80.

Dave Ă©tait un apĂŽtre de cette philosophie. C’était aussi un poĂšte, capable de vous parler de chaque police comme s’il parlait de ses enfants. Avec force de dĂ©tails, il vantait les empattements irrĂ©guliers de tel caractĂšre, puis, par Ă©quitĂ©, soulignait l’attrait du dessin de la lettre « g » de sa voisine.

« Regarde-moi cette gueule ! La boucle qui se termine comme un menton de pĂȘcheur Ă©cossais. Quand je regarde cette lettre, je sens le poisson frais dĂ©barquĂ© sur le marchĂ© de Glasgow. Et juste aprĂšs, je me retrouve dans les Ă©crits humanistes de David Hume. Il paraĂźt que la lumiĂšre de l’Écosse coule dans mon sang. Ça remonte Ă  cinq gĂ©nĂ©rations, mais mes ancĂȘtres, pour Ă©viter la famine, ont jetĂ© leurs enfants sur un bateau, direction le Nouveau Monde. »

J’aurais pu l’écouter pendant des heures me parler de dessins de lettres et de philosophes Ă©cossais. Mais Ralph, plus pragmatique, interrompit l’élan de Dave :

« Et si on lui montrait l’avancement du Noto ? On a presque terminĂ© le Noto Sans Thaana ! »

Bien qu’érudit, j’étais incapable de deviner de quelle rĂ©gion du monde venait cette Ă©criture. J’appris rapidement qu’il s’agissait de la langue des Maldives, un systĂšme nĂ© au milieu du XVIIIᔉ siĂšcle, mĂ©tissage d’écriture arabe et indienne. Comme l’arabe, le Thaana s’écrivait dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Écrire Ă  rebrousse-poil, remonter le temps, rembobiner les mots comme pour retourner « Ă  l’origine Ă©tait le verbe ». À moins que ce soit l’Occident qui se trompe de sens, en allant de gauche Ă  droite. D’ailleurs, la droite et l’extrĂȘme droite semblaient prendre le dessus : Trump, OrbĂĄn, Poutine, Modi, Netanyahou
 J’avais soudainement envie d’écrire de droite Ă  gauche.

Aussi bien Dave que Ralph dĂ©gageaient quelque chose de simple et rassurant. Ils Ă©taient attentionnĂ©s et j’avais le sentiment d’ĂȘtre attendu. J’allais vite me rendre compte que j’intĂ©grais une petite famille
 de caractĂšre !

Le siÚge de Google était californien, mais certaines équipes étaient délocalisées. Dix pour cent des effectifs étaient regroupés sur la cÎte Est. Nous faisions partie de cette petite caste.

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Chapitre 5 : Nos ancĂȘtres les Vascons.

Vers la fin des annĂ©es 30, Pierre Colas Ă©tait complĂštement ruinĂ©. Bien avant la grande dĂ©pression, il avait dĂ©jĂ  traversĂ© la sienne. Sa fortune avait permis la publication de son fameux recueil Ă  compte d’auteur, mais son infortune en Ă©tait nĂ©e. Un pavĂ© de deux kilos, rĂ©unissant cinq cents croquis et une trentaine de photographies, le tout tirĂ© Ă  une centaine d’exemplaires seulement. C’était le fruit de vingt annĂ©es passĂ©es Ă  crapahuter sur l’ancienne circonscription des Vascons, cette contrĂ©e que l’on appellera plus tard le pays Basque.

Les deux mots « vascons » et « basques » ne semblent pas liĂ©s de prime abord, et pourtant « Vasco » deviendra « Basco » avant d’ĂȘtre francisĂ© en « Basque ». Étonnant comme le passage du « v » au « b » paraĂźt couler de source. On appelle ce glissement le « bĂȘtaçisme ». Un terme qui n’a rien Ă  voir avec une forme de racisme contre la bĂȘtise, mais qui dĂ©signe la situation oĂč une langue ne distingue plus les sons b et v, les prononçant de la mĂȘme façon. Comme deux faux jumeaux. Et d’ailleurs, ce voisinage se reflĂšte mĂȘme sur nos claviers : les lettres b et v sont voisines. Rajoutons le « g » qui donnera « Gascons » et qui se range sur nos claviers juste au dessus du « v » et du « b ».

Colas travaillait Ă  une Ă©poque oĂč la grande affaire du monde Ă©tait la montĂ©e des nationalismes. « Nos ancĂȘtres les Gaulois » en Ă©tait le refrain lancinant. Pourtant, les Vascons n’avaient rien de gaulois, et encore moins de romains. C’était un peuple bien plus ancien, aux origines obscures et toujours dĂ©battues.

On classe leur langue comme une langue isolĂ©e, sans lien connu avec d’autres familles linguistiques. Les nĂŽtres, dites latines, descendent de l’indo-europĂ©en, langues venues des confins des steppes lointaines et des temps immĂ©moriaux. On pourrait presque parler de langue de migrants tellement elles ont voyagĂ©s.

Mais la structure lexicale et grammaticale du basque reste unique. Comme si cette langue avait traversĂ© les millĂ©naires depuis l’ñge de pierre. D’ailleurs, certaines thĂšses osent mĂȘme la faire remonter Ă  la prĂ©histoire, bien avant l’invention de l’écriture.

Et au fond, cela s’explique. Imaginez : un ocĂ©an infini bordant le littoral basque. Une immense chaĂźne de montagnes dans le dos. Et loin derriĂšre, un bassin mĂ©diterranĂ©en dont l’énergie cinĂ©tique se dĂ©ploie dans l’autre sens. Depuis Marseille, les vents portent naturellement vers Barcelone d’un cĂŽtĂ©, ou vers la vallĂ©e du RhĂŽne de l’autre. Pas besoin de GPS pour deviner que l’influence du levant serait tardive. C’est ainsi que les Romains ne dĂ©barquĂšrent ici qu’en bout de piste, bien aprĂšs la conquĂȘte de la Narbonnaise.

En feuilletant les pages cornĂ©es de l’ouvrage de Colas, je dĂ©couvrais combien cette langue de tradition orale avait laissĂ© si peu de traces Ă©crites. L’occupation romaine avait apportĂ© son art lapidaire. Frontons et pierres tombales rendaient grĂące aux divinitĂ©s du panthĂ©on romain avec une rĂ©gularitĂ© presque administrative. Mais pour les habitants, l’inĂ©galitĂ© technique se fit vite sentir. Sans la maĂźtrise de la mĂ©tallurgie, leurs outils rudimentaires ne permettaient pas de sculpter ni de graver la pierre avec la prĂ©cision des bas-reliefs latins.

L’import-export Ă©tait erratique, et les livraisons de « burins haut de gamme » par Amazones se faisaient rares. Il faut dire que les frais de port Ă©taient prohibitifs : il fallait contourner la pĂ©ninsule hispanique, traverser Gibraltar au nez et Ă  la barbe de farouches barbares, remonter au large du Portugal puis virer brusquement Ă  droite pour entrer dans le golfe de Gasconne. Tout au fond, se trouvait Lapurdum, l’antique Bayonne.

Faute d’outil de qualitĂ©, les Vascons retournĂšrent le problĂšme, attaquant la pierre en sens inverse, selon une mĂ©thodologie bien surprenante. PlutĂŽt que de graver, ils grattaient autour des lettres, les faisant ressortir en bas-relief. IngĂ©nieux, mais fragile. Avec le temps, l’érosion dĂ©vorait de ses dents les volumes saillants, alors que les lettres romaines, creusĂ©es dans la roche, survivaient aux siĂšcles sans peine. Les Romains furent Ă  la typographie ce que l’iPhone fut au Nokia : une petite rĂ©volution.

Pourtant, pour les archĂ©ologues des lettres anciennes, cette Ă©criture basque offrait un alphabet d’une grande poĂ©sie. À la fois rudimentaires et sophistiquĂ©s, les caractĂšres vascons semblaient bĂątis sur une charpente plus large que leurs Ă©quivalents romains. Comme si l’on comparait un rugbyman Ă  une danseuse d’opĂ©ra.

Quoi qu’il en soit, j’avais consacrĂ© trois annĂ©es Ă  l’étude de ces lettrages, sillonnant les mĂȘmes routes que mon prĂ©dĂ©cesseur un siĂšcle plus tĂŽt.

Colas avait disparu de la circulation un hiver de 1929. Sans prĂ©venir ni Ă©pouse ni enfants — puisqu’il n’en avait pas. Le sieur Ă©tait vieux garçon, Ă©pris autant de vieilles lettres que de vieilles pierres. Solitaire, aigri pour tout le reste. Sa disparition n’avait Ă©mu que quelques vieux archĂ©ologues rĂ©gionaux.

Les archives locales rapportent qu’il s’est Ă©teint dans le plus grand dĂ©nuement. Sans autre prĂ©cision. Pour ma part, en consultant ses papiers personnels — des dizaines de carnets de croquis et de notes — je fus marquĂ© par une Ă©trange mention griffonnĂ©e Ă  la derniĂšre page du dernier carnet : « 
 avant que les vautours ne referment leurs serres ». Le tout Ă©tait signĂ© d’un glyphe inconnu. Le mĂȘme qui revenait sans cesse, griffonnĂ© dans les marges de ses carnets.

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Chapitre 6 : Bayonne, New Jersey.

En ce mois de septembre, la tempĂ©rature Ă  Bayonne NJ Ă©tait insupportable. La ville sentait encore l’odeur des terminaux pĂ©troliers qui avaient fait sa fortune jusqu’aux annĂ©es 50. Au dĂ©tour de quartiers pavillonnaires de briques rouges, alternant rangĂ©es de commerces bas de gamme avec d’anciennes cuves blanches et rouillĂ©es. VĂ©ritables montagnes de 3 Ă©tages, cylindres remplis d’or noir, qui avaient fait la richesse de Bayonne-New-Jersey pendant prĂšs d’un siĂšcle. Le mazout du mois d’aoĂ»t semblait s’évaporer du sol de septembre, comme une Ă©vanescence olfactive d’une terre polluĂ©e par une industrie ravageuse. D’immenses logos Exxon et Standard Oil venaient Ă©gayer le paysage, malgrĂ© leurs rides d’oxydation qui dessinaient au Pantone rouille de longues coulures, comme autant de cicatrices dans ce territoire balafrĂ©. Plus loin, de grandes usines dĂ©saffectĂ©es s’occupaient de dessiner le reste d’un dĂ©cor de film muet.

Buster Keaton aurait pu dĂ©barquer sur une berline al caponienne, faire un roulĂ©-boulĂ© Ă  mes pieds, me cracher une bouffĂ©e de cigare de La Havane en pleine poire, puis repartir aussi vite qu’il Ă©tait arrivĂ© en dansant des claquettes.

L’AmĂ©rique a cela de surprenant, c’est que tout est possible. Il ne faut s’attendre Ă  rien et croire en tout. Le rĂȘve hollywoodien est un moteur puissant. Surtout si tu es blanc et bien peignĂ©. Mais la crasse du carburateur a largement rĂ©solu l’équation. Si tu es noir, Ă  toi la suie, la crasse et les emmerdes associĂ©es. C’est un peu Black Rock versus Black Lives Matter.

J’étais installĂ© dans un minuscule studio, sous les toits d’un petit bĂątiment typique du quartier. Un petit immeuble qui pourrait ressembler Ă  ceux que l’on commence Ă  croiser au nord de la Seine. Briques rouges agrĂ©mentĂ©es d’escaliers extĂ©rieurs. ParticularitĂ© de ce dernier, il Ă©tait construit sous une immense voie autoroutiĂšre. Deux piliers gĂ©ants, telles des tenailles, enserraient mon immeuble entre leurs crocs. Une centaine de milliers de voitures me passaient littĂ©ralement sur la tĂȘte. Mais Ă©trangement, le parapet officiait le rĂŽle de parapluie. Aucune goutte de pluie ne tombait jamais dans les gouttiĂšres de zinc flambant neuves malgrĂ© son grand Ăąge.

Au bout de la rue, on devinait la silhouette mythique de Manhattan. Skyline d’immeubles parmi lesquels se trouvait mon bureau. À l’opposĂ©, derriĂšre moi, le Bayonne Bridge dessinait une arche au-dessus de la ville. Comme pour refermer le paysage d’une porte symbolique.

Dehors, quelques vieux Polonais traĂźnaient leurs guĂȘtres et salopettes en jeans, autour de parties interminables de dominos. Anciens dockers, immigrĂ©s arrivĂ©s par bateaux-cargos dans les annĂ©es 50, juste avant la chute du rideau de fer. Leur vie de labeur s’écrivait sur leurs mains fatiguĂ©es et les dominos classiques Ă©taient souvent trop petits pour leurs gros doigts trapus, si bien qu’ils avaient confectionnĂ© dans le bois patinĂ© des vieilles caisses leurs propres dominos. Chaque domino portait encore la trace de ses voyages : une tache de peinture rouge d’un container venu de Hong Kong ou un parfum discret de cafĂ© colombien qui avait imprĂ©gnĂ© le bois au fil des annĂ©es.

Tout cela avait l’avantage de me permettre de me loger sans vendre un rein. Bayonne Ă©tait Ă  45 minutes de train des bureaux situĂ©s au 111 Eighth Avenue dans le quartier de Chelsea. Mon salaire de dĂ©butant ne permettait aucune autre destination de villĂ©giature.

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Chapitre 7 : Jedi Blue.

En arrivant au bureau, quelque part entre 8 h 45 et 9 h, Ralph et Dave tiraient une tĂȘte de six pieds de long. La probabilitĂ©, sur terre, que deux hommes se lĂšvent du pied gauche n’avait rien d’exceptionnel, mais qu’ils soient collĂšgues de bureau relevait dĂ©jĂ  d’une coĂŻncidence peu banale. Pourtant, s’il y avait bien quelqu’un de bonne composition, toujours joyeux et optimiste, c’était Dave. Ralph, lui, Ă©tait d’une nature plus taciturne. Mais ce matin-lĂ , je lisais dans leurs regards noirs qu’une mauvaise nouvelle venait de tomber.

« C’est inadmissible ! Il n’a jamais Ă©tĂ© question de cela. VoilĂ  dix ans que je travaille ici, et j’ai signĂ© le code de conduite interne : “Don’t be evil, and if you see something that you think isn’t right — speak up.” »

Ralph restait muet. Ses yeux toujours plus noirs fulminaient, et une fumĂ©e grise semblait s’Ă©chapper de ses narines comme du museau d’une locomotive Ă  vapeur.

Je ne comprenais pas tout. Mais je savais qu’il en fallait beaucoup pour pousser mes confrĂšres Ă  s’autoflageller en donnant de puissants coups de coudes sourds dans les parois de placoplĂątre, qui n’avaient rien demandĂ©.

« J’ai Ă©tĂ© embauchĂ© pour rendre le monde meilleur. Pour permettre Ă  chaque langue de garder son Ă©criture dans l’ùre numĂ©rique. Pas pour piller les donnĂ©es personnelles de la planĂšte entiĂšre. J’ai l’impression de passer de la tour de Babel
 Ă  la tour de poubelle ! »

Voyant mon incrédulité se peindre sur mon visage, Ralph finit par parler.

« Philipp Schindler vient de sortir du bureau. Nous avons eu une longue discussion au sujet de l’usage du code JavaScript destinĂ© Ă  l’affichage des typographies. Apparemment, les Ă©quipes d’AdWords siphonnent discrĂštement des milliards de donnĂ©es, sans le moindre consentement des utilisateurs et encore moins du nĂŽtre ! ».

Philipp Schindler Ă©tait le Directeur commercial d’AdWords, la rĂ©gie publicitaire et machine de monĂ©tisation des annonces, filiale de Google. L’ensemble du conglomĂ©rat regroupait pas moins de 296 entreprises sous la banniĂšre Alphabet. En tant que dessinateur de caractĂšres, j’avais toujours trouvĂ© ce nom « alphabet » Ă©trange, presque Ă©sotĂ©rique. Google s’était donnĂ© pour mission d’organiser l’information mondiale. Chaque lettre de l’alphabet devait baptiser une filiale, afin de composer l’intĂ©gralitĂ© de la connaissance. Une mission aussi dĂ©mesurĂ©e que prĂ©tentieuse.

Philipp Ă©tait un homme sans qualitĂ©s apparentes. Je l’avais rarement croisĂ© jusque-lĂ . Si ce n’est qu’il s’arrogeait quelques passe-droits Ă  la machine Ă  cafĂ©. D’ailleurs, chacun reculait d’un pas lorsqu’il approchait. Les corps disent souvent ce que les mots taisent. Un homme sombre, comme la teinte de ses costumes, qui jurait avec le style vestimentaire dĂ©tendu en vigueur dans la Silicon Valley.

Les jours suivants, l’affaire « Jedi Blue » commença Ă  apparaĂźtre dans la presse. Ce nom Ă©nigmatique semblait tout droit sorti de l’imaginaire d’un stratĂšge en herbe, nourri aux super-hĂ©ros. « Jedi » renvoyait Ă©videmment au maĂźtre de la saga Star Wars, dispensant ses leçons stratĂ©giques. Cette partie de l’analyse sĂ©miologique ne posait aucune difficultĂ©. Pour le « Blue », il fallait se tourner vers la presse Ă©conomique. Il s’agissait d’un accord secret entre Google et Facebook, une entente cachĂ©e autour de leurs systĂšmes d’enchĂšres publicitaires. Le « Blue » ne laissait guĂšre de doute : c’était la couleur de Facebook.

« Header Bidding » contre « Open Bidding ». Les forces du bien contre celles du mal. Visiblement, le fameux « Don’t be evil » avait retournĂ© sa veste de diable et s’habillait dĂ©sormais en Prada. Tout cela grĂące aux milliards de dollars d’un contrat nĂ©gociĂ© dans l’ombre.

Ce qui me semblait d’abord du chinois se prĂ©cisait peu Ă  peu, au grĂ© des articles de la presse spĂ©cialisĂ©e. Google Ă©tait accusĂ© de collusion avec Meta, maison mĂšre de Facebook, pour fausser le systĂšme d’enchĂšres en temps rĂ©el qui dĂ©termine l’affichage des publicitĂ©s.
Partout dans le monde, lorsqu’un internaute ouvre un site ou une application, les espaces publicitaires visibles sont proposĂ©s au plus offrant par le biais de plateformes d’enchĂšres — marchĂ© dont Google contrĂŽle Ă  lui seul un tiers.

Dans cette guerre pour capter l’attention et le temps de cerveau disponible, Google s’était muĂ© en ogre omniprĂ©sent sur toute la chaĂźne de valeur, soupçonnĂ© de se favoriser lui-mĂȘme au sein des enchĂšres. Pour contrer cette domination, des Ă©diteurs indĂ©pendants avaient misĂ© sur un systĂšme alternatif, le « header bidding ». Mais pour peser face Ă  l’ogre, il leur fallait rallier de nombreux partenaires.

Traditionnellement, les Ă©diteurs utilisaient la cascade : la demande publicitaire partait au premier diffuseur ; s’il ne remplissait pas l’espace ou proposait un prix trop bas, elle passait au suivant, et ainsi de suite. Un peu comme un pigeon voyageur : on ne savait jamais combien de temps le trajet prendrait, ni s’il aboutirait vraiment.

Le « Header Bidding », lui, envoyait sa requĂȘte d’enchĂšre simultanĂ©ment Ă  toutes les plateformes, en quelques nanosecondes. En retour, toutes rĂ©pondaient en mĂȘme temps, et la meilleure enchĂšre Ă©tait retenue. D’un point de vue capitaliste, c’était l’optimum : l’archĂ©type de la concurrence libre et non faussĂ©e.

À l’inverse, Google avait lancĂ© sa propre technologie : l’Open Bidding. Nom trompeur, car rien n’y Ă©tait vĂ©ritablement ouvert. Au contraire : les enchĂšres s’y dĂ©roulaient dans une opacitĂ© totale.

Ralph avait parachevé ma compréhension avec des mots rares dans sa bouche :
« Ce bĂątard de Philipp, pour Ă©viter que Meta bascule dans l’équipe du « Header Bidding », leur a offert un accĂšs privilĂ©giĂ© Ă  nos enchĂšres. Un accĂšs plus rapide, et surtout plus riche en donnĂ©es d’utilisateurs. Et pour ça, il a dĂ©tournĂ©, dans notre dos, les scripts de Google Fonts. »

L’argument dĂ©cisif pour Meta rĂ©sidait dans les donnĂ©es collectĂ©es via la typographie Noto, qui leur ouvraient les marchĂ©s des langues rares, exotiques ou simplement non latines. On estime que 2,7 milliards d’internautes n’utilisent pas un systĂšme d’écriture latin. Parmi eux, entre 1 et 2 milliards se servent du Noto, chiffre confirmĂ© par le nombre d’installations Android sur les tĂ©lĂ©phones.

GrĂące Ă  ces donnĂ©es inĂ©dites, Facebook pouvait cibler ses publicitĂ©s de façon ultra-personnalisĂ©e vers des populations jusque-lĂ  invisibles aux radars publicitaires californiens. Un marchĂ© de plusieurs milliards d’individus venait soudain de passer d’une image floue Ă  une photo en haute rĂ©solution pour les robots publicitaires.

« En plus, ce fils de pub est couvert par la direction. Sundar, le boss du dernier niveau, a validĂ© l’opĂ©ration Jedi Blue. »

L’accĂšs privilĂ©giĂ© de Facebook au cƓur de l’algorithme Google rĂ©sultait d’un systĂšme fermĂ© d’optimisation et de tricheries techniques, loin de tout choix transparent, ouvert, public — et encore moins dĂ©mocratique.
Dave gardait le silence depuis plusieurs jours. Était-ce un renoncement ? Lui, l’apître du logiciel libre et de l’ouverture. Comment pouvait-il se taire autant ?

« J’ai
 j’ai deux enfants dans une Ă©cole privĂ©e. Ma femme ne travaille pas. Et si je dĂ©missionne, je perds mes stock-options. C’est ma retraite que je verrais s’envoler. »

Au-dessus de ma colĂšre flottait une Ă©paisse carapace de dĂ©sillusion. À cet instant, ce n’est pas mon pays qui me manquait, ce sont mes parents. L’envie me prenait de redevenir un enfant, de mettre Ă  distance ce rĂ©el immonde. De rembobiner le monde avant l’écriture, et de revenir Ă  l’ñge du dessin, l’ñge de Pierre, Florent, Thomas. À courir derriĂšre un ballon rond comme une orange, en riant comme un matin.

J’avais traversĂ© un ocĂ©an, Ă©crit mille lettres une Ă  une, vĂ©cu comme un rat de bibliothĂšque, travaillĂ© des nuits entiĂšres pour maĂźtriser ma matiĂšre. Mon carburant Ă©tait l’énergie de la connaissance et son pouvoir d’émancipation. À commencer par la mienne.

Et voilĂ  qu’un cartel de mafieux en hoodies noirs m’avait plongĂ© dans la pĂ©nombre. Ma libertĂ© minuscule se brisait contre leurs caprices de dĂ©miurges. AprĂšs l’extractivisme des ressources fossiles, l’or noir avait pris un autre nom : la donnĂ©e personnelle. Et de « donnĂ©e » elle n’a que le nom. Rien n’est donnĂ©. Tout est volĂ©.

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Chapitre 8 : Personne ne me Bayonne.

DĂšs l’aube, je rĂ©veillais ma conscience.
Les relectures se font toujours Ă  la lumiĂšre du nouveau jour. Ne serait-ce que parce que chaque matin notre Ɠil est neuf. À trop regarder, on ne regarde plus. Alors la nuit efface nos pupilles et nous offre au matin un blanc des yeux, tout neuf, dans lequel on peut redĂ©couvrir le monde comme une page blanche.

« Putain, Bayonne ! Mais personne ne me bayonnera. Je prendrai les baĂŻonnettes s’il le faut. »

Ce jour-lĂ , j’avais dĂ©cidĂ© de relever le dĂ©fi d’acheter du jambon de Bayonne Ă  Bayonne Ne Jersey, histoire d’apaiser ma frustration et ma colĂšre aux protĂ©ines de ma rĂ©gion natale. Certains se jettent bien sur un pot de Nutella, d’autres enchaĂźnent une Ă©niĂšme cigarette. Les addictions ne se calculent pas.

Avec peine, j’avais dĂ©nichĂ© cette petite adresse : Van Hook Cheese & Grocery. Une vieille boutique dans le quartier des docks. Ici, dans les Ă©piceries fines, la charcuterie se cache au rayon fromage.

La devanture semblait sortie d’un vieux film des annĂ©es 70. Je m’attendais Ă  voir Clint Eastwood derriĂšre le comptoir. J’imaginais une arriĂšre-boutique Ă  double fond, d’oĂč s’échapperaient un nuage de fumĂ©e et l’odeur des cigares d’un tripot clandestin. Un mafieux italien, Panama sur la tĂȘte, aurait perdu sa derniĂšre mise : des titres de propriĂ©tĂ© du canal de Suez avec lesquels il avait fait tapis. L’infortune provenait du fameux emprunt qui avait englouti, un siĂšcle plus tĂŽt, une partie de l’épargne de ses parents, devenu par la suite son seul hĂ©ritage. La sueur de son front transpirait l’angoisse de rentrer en slip. De toute façon, depuis la nationalisation du canal de Suez, ces actions n’avaient plus aucune valeur, sinon celle que leur accorderaient quelques collectionneurs de vieux papiers.

En lieu et place de cette fiction, une petite tĂȘte chauve et brillante dĂ©passait Ă  peine d’un immense comptoir en bois massif. Le dĂŽme de ce crĂąne blanc ressemblait Ă  une souris d’ordinateur ergonomique, galbe parfait et petits boutons sur les cĂŽtĂ©s.

Mon regard, lui, scruta le fond d’écran de la scĂšne : une immense Ă©tagĂšre en bois, remplie d’innombrables victuailles, figĂ©e lĂ  depuis soixante-dix ans. Un dĂ©sordre savamment ordonnĂ©, comme mon bureau d’ordinateur
 mais en vrai.

L’odeur du temps avait mĂȘlĂ© cire, poussiĂšre, cigare et charcuterie. Quatre magnifiques jambons de Bayonne me fixaient avec leurs yeux d’AOC. J’ignorais depuis combien de temps ils Ă©taient lĂ , mais leurs couleurs ne trompaient pas. L’affinage avait dĂ©passĂ© les 72 mois.

« Hi. Good morning », hasardai-je Ă  lancer dans l’air, histoire de faire surgir l’hominidĂ© de son tapis de souris. Visiblement, il regardait une sĂ©rie tĂ©lĂ© sur un petit poste hertzien portable. Un Ă©cran de 3 pouces noir et blanc. Comme si l’évolution darwinienne des sciences et techniques s’était figĂ©e Ă  la porte du magasin.

Comme un tĂȘtard surpris en flagrant dĂ©lit de pĂ©tard, sa tĂȘte se redressa et balaya l’espace du regard. L’endroit Ă©tait si poussiĂ©reux que ma rĂ©tine devait ressembler Ă  une Ă©ponge neuve que j’utilise parfois, par erreur, pour essuyer le sol, et qui, aussitĂŽt, se retrouve salie par le mĂ©pris mĂ©nager. Passant du jaune poussin au gris poussiĂšre.

« What’s up ? Que puis-je pour vous ? » Sa voix ne ressemblait en rien Ă  son physique. Son corps frĂȘle et chevrotant de septuagĂ©naire contrastait avec une voix qui emplissait la piĂšce d’une prĂ©sence enveloppante. Si j’avais Ă©tĂ© dans une droguerie, j’aurais sans doute pensĂ© Ă  « Barry White Spirit ». Mais ici, point de drogue — sauf, peut-ĂȘtre, de quoi combler les addictions d’un petit Basque en manque de chair sĂ©chĂ©e.

« Bonjour, je cherche du jambon de Bayonne. On m’a dit que je pourrais en trouver ici ? »

Le regard du maĂźtre des lieux s’illumina. Comme si j’avais prononcĂ© un mot de passe secret ou une formule magique. Le mĂȘme genre de lueur qu’un junkie en manque Ă  l’évocation de sa drogue : mĂ©thadone, fentanyl, oxycodone, China Girl


— « Ces jambons ne sont pas Ă  vendre. Ils sont dĂ©coratifs. Ils ont presque cent ans. »

— « Whaoo. Effectivement. Vous ne plaisantez pas. Êtes-vous champion du monde d’affinage ? »

L’homme n’était visiblement pas disposĂ© Ă  plaisanter avec ces choses-lĂ  .

« Oh non. C’est un hĂ©ritage. Ils ont Ă©tĂ© vieillis douze mois dans le sel de Salies-de-BĂ©arn, dans le sud-ouest de la France. Vous connaissez la lĂ©gende ? »

Soudain, j’eus l’impression d’ĂȘtre Ă  Questions pour un champion ou au Jeu des mille euros. Comme si j’avais trente secondes pour rĂ©pondre
 ou donner ma langue au chat.

« L’histoire du sanglier ? »

Une lĂ©gende qu’on racontait aux touristes. Au Moyen Âge, un chasseur aurait blessĂ© un sanglier qui alla mourir pile dans la source salĂ©e qui allait devenir Salies-de-BĂ©arn. Des mois plus tard, on retrouva l’animal intact, comme s’il avait juste fait une sieste prolongĂ©e. PĂ©trifiĂ© comme une statue qu’on pouvait trancher et vendre par six, sous blister.

« Lo saĂŒ de Salias es la sau de la vita » – le sel de Salies est le sel de la vie.

Salies-de-BĂ©arn se trouve Ă  une cinquantaine de kilomĂštres de Bayonne. La lĂ©gende avait donnĂ© naissance Ă  l’invention commerciale du jambon de Bayonne. Une histoire que ma grand-mĂšre disait tenir de sa grand-mĂšre, qui la tenait de sa propre grand-mĂšre
 laquelle avait sans doute connu le sanglier et sa famille.

À ce moment-lĂ , mon petit vieux du jour se mit Ă  pousser des cris aigus de marcassin. Étonnante façon de rire. Puis il se jeta sur moi pour m’offrir une accolade aux odeurs de transpiration pimentĂ©e. Il Ă©tait manifestement heureux. Et j’ignorais pourquoi.

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Chapitre 9 : Le mur des lamentations.

Ralph et Dave avaient rĂ©digĂ© un communiquĂ© de presse, bien dĂ©cidĂ©s Ă  dĂ©noncer l’usage scĂ©lĂ©rat des donnĂ©es utilisateurs issues de Google Fonts.

Le titre s’affichait en typographie « Poppins Black, corps 96 » :
« 4 letters. 2 meanings. 1 choice. »

Le texte cherchait Ă  rester diplomatique, et je l’aurais rĂ©sumĂ© ainsi : le monde manichĂ©en tient en 4 lettres, 2 voyelles et 2 consonnes qui se dĂ©fient comme deux visions du monde en duel. L’heure du choix a sonnĂ©, et l’arbitre de ce choc de titans lance : « faites vos jeux ». D’un cĂŽtĂ© du ring : les lettres formant « EVIL », casaque rouge, cheveux hirsutes, regard corrompu par la soif de victoire. De l’autre, toujours ces mĂȘmes 4 lettres formant cette fois « LIVE », calme olympien mais rĂ©solu Ă  rĂ©tablir la justice. 4 lettres, 2 sens, un seul choix. Don’t be evil
 or live and let die.

Dave et Ralph, manquaient de sommeil ces derniers temps. De larges cernes creusaient leurs yeux fatigués.

Au fond d’eux, ils savaient que leur employeur n’était pas philanthrope. Dix ans dĂ©jĂ  qu’ils vivaient peinards dans leur bureau discret. Le budget allouĂ© Ă  « Google Fonts », modeste comparĂ© aux autres services du groupe Alphabet, suffisait largement pour bien travailler. Mais jamais il n’avait Ă©tĂ© question de piller les donnĂ©es personnelles des utilisateurs : une idĂ©e aux antipodes de leur mission.

« Mais pourquoi ne pas contacter les syndicats ? Eux sauraient faire plier la direction, non ? »

Ma question naïve se heurta à leurs regards vides. Avais-je prononcé un mot interdit ? inconnu ? Ou simplement mal traduit ? Je poursuivis :

« En France, on a des syndicats qui comptent. On rùle souvent aprÚs les fonctionnaires, mais eux ont des syndicats puissants, capables de jouer leur rÎle de contre-pouvoir face aux réformes injustes. »

Dave et Ralph Ă©changĂšrent un regard incrĂ©dule devant mon ignorance. AprĂšs tout, syndicalisme et Silicon Valley n’avaient en commun que le son « si »  et avec des “si”, on mettrait Palo Alto en bouteille.

« Il n’existe aucun syndicat reconnu officiellement. Tout au plus une association de travailleurs est nĂ©e quand Google a commencĂ© Ă  collaborer sur des projets militaires », expliqua Ralph.

Aux États-Unis, pas de syndicats puissants ni centralisĂ©s couvrant toutes les branches professionnelles, comme en Europe. Ici, la nĂ©gociation se joue au niveau de l’entreprise. Et pour ĂȘtre reconnu, un syndicat doit obtenir la majoritĂ© des voix des salariĂ©s. Avec seulement 5 % de syndiquĂ©s, Google peut dormir tranquille : aucune Ă©pine sociale ne vient gĂȘner le gĂ©ant de la tech.

Pourtant, dans les annĂ©es 50, un tiers des salariĂ©s amĂ©ricains Ă©taient syndiquĂ©s. Mais en 75 ans, les employeurs ont mĂ©thodiquement dĂ©tricotĂ© ce pouvoir : pressions, licenciements, campagnes d’influence antisyndicales
 MĂȘme la presse dĂ©nonçait les contestations salariales. Le rĂȘve amĂ©ricain n’avait pas besoin de cette « solution socialiste ».

« Just do it », voilĂ  la culture ici, poursuivit Dave. On te rĂ©pĂšte que tout est possible, qu’avec Dieu et de la volontĂ©, chacun peut rĂ©ussir. Il suffit d’y croire et de travailler.

Mon statut de nĂ©o-salariĂ© aurait dĂ» m’empĂȘcher d’exploser. Pourtant, je lĂąchai : « Just fuck it ».

Puis, intérieurement, je repensai à ce mot Nike dont la prononciation me faisait rire enfant : Nike la police, Nike ta mÚre, Nike


NikĂ©, la dĂ©esse de la victoire, avait bon dos. À ses pieds, des gĂ©nĂ©rations d’humains jetĂ©s dans le grand bain de la compĂ©tition. Samothrace, ça laisse des traces.

Dave et Ralph pliĂšrent le courrier. Sur l’enveloppe, le seul nom de Sundar Pichai, directeur gĂ©nĂ©ral, apparaissait. Je comprenais que nos revendications iraient s’échouer dans la corbeille Ă  papier de notre direction.

Au fond de moi, une colĂšre Ă©norme montait. J’aurais bien mis le feu Ă  des voitures, mais n’étant pas fumeur, je n’avais pas de briquet. Briser des vitrines de banques ou d’assurances ? Pourquoi pas
 mais pas celles de la Banque populaire du Pays Basque, oĂč dormaient les quelques milliers d’euros offerts par mes parents pour m’aider Ă  dĂ©marrer Das la vie.

La colĂšre se fracassait contre le mur de l’impuissance. Un mur haut, large, Ă©pais. Comme un mur des lamentations psychique. Le peuple juif pleure la destruction de son temple par Rome. Moi, je pleure la destruction du Noto, ma tour de Babel, par l’empire de Mountain View (siĂšge de Google).

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Chapitre 10 : Le tigre

À cette pĂ©riode, un tigre vivait en moi.
C’était un fĂ©lin sauvage qu’on pouvait voir tourner en rond dans ma cage thoracique.
Je n’irai pas jusqu’à dire que nous Ă©tions faits l’un pour l’autre, mais nous cohabitions tant bien que mal.

Son pelage rayĂ©, jaune et noir, ressemblait parfois Ă  un pyjama, parfois Ă  ces bandes d’arrĂȘt d’urgence, un zĂ©bra inquiĂ©tant qui annonçait une scĂšne de crime. Mon esprit, habituellement paisible, prenait la couleur d’un ciel de mousson : un gris opaque comme une porte de prison.
La colùre qui m’habitait avançait à pas de velours sur le carrelage noir de mes nuits blanches.

Avec ses griffes, elle traçait des sillons parallÚles sur le mur de sa prison intérieure, comme des portées musicales mais sans notes.
Comme mon sommeil s’était enfui, faute de quiĂ©tude. J’avais trouvĂ© refuge, temporairement, dans une chambre d’hĂŽpital – un terme trop noble, car « cellule » convenait mieux.

À force de ruminer ce jedi blue, mon esprit avait fini par voir rouge le vendredi venu. J’avais perdu le sommeil, encore une fois. Une expĂ©rience d’internement forcĂ© que j’avais dĂ©jĂ  connue. Mais cette fois-ci, je n’étais pas seul.

« À l’aide
 À l’aide
 »

L’infirmier de garde, guidĂ© par la voix, dĂ©couvrit une immense cage. À l’intĂ©rieur, un tigre massif se balançait de gauche Ă  droite.

« Homme. Sois généreux, libÚre-moi. Je ne te ferai aucun mal. »

Le jeune homme hĂ©sita. AprĂšs tout, 360 kg de tigre du Bengale, c’est un feu d’artifice potentiellement dangereux. Mais compatissant, et fort de sa neutralitĂ© professionnelle, l’infirmier croix-rougien ouvrit la cage en homme de paix. AussitĂŽt libre, le tigre claqua des mĂąchoires.

« Merci. Tu es courageux. Mais maintenant j’ai trĂšs faim et, puisque tu es si bon, je vais te transformer en steak. Infirmier tu Ă©tais, infirme tu seras. »

« Non ! Tu avais promis de ne pas me faire de mal ! » protesta l’infirmier.

« Ah, mais les promesses n’engagent que ceux qui les Ă©coutent, et surtout, les promesses ne remplissent pas l’estomac. »

Pour trancher leur querelle, ils dĂ©cidĂšrent de demander l’avis de trois tĂ©moins.

Le premier fut un hĂȘtre, un arbre de huit mĂštres au ramage digne d’un roi des forĂȘts. Ils lui exposĂšrent l’affaire.

« Les hommes aiment m’abattre pour mon bois, dit l’arbre. Je finis souvent en allumettes. Imagine comme c’est douloureux de mourir par petits feux. Pourquoi le tigre respecterait-il une promesse faite Ă  l’un d’eux ? Mange-le. »

La deuxiùme rencontre fut celle d’un ruisseau.

« Je ne suis encore qu’un bĂ©bĂ© riviĂšre, et pourtant les hommes me polluent et m’assĂšchent. Pourquoi un tigre leur serait-il reconnaissant ? Mange-le. »

Le troisiÚme témoin fut un renard.

« Votre histoire est bien compliquée », dit le renard en fronçant les sourcils.
« Montrez-moi
 Si je comprends bien, le tigre Ă©tait enfermĂ© dans cette cage ? »

« Exactement », confirma l’infirmier, laissant le tigre regagner sa place.
« Et comment l’as-tu ouverte ? » poursuivit le renard.

L’infirmier referma la porte pour faire la dĂ©monstration. AussitĂŽt, le renard bondit et verrouilla le loquet.

« VoilĂ  oĂč est ta place, tigre. La violence finit toujours par se retourner contre celui qui l’a dĂ©clenchĂ©e.»

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Chapitre 11 : Saint-Jean-Pied-de-Port

Le repos forcĂ©, c’est fort. Le tigre Ă©tait redevenu Tigrou, et le monde, celui de Winnie l’Ourson.

J’avais Ă©loignĂ© cette colĂšre obsĂ©dante. Je ne voulais pas renoncer Ă  mon rĂȘve de participer au Noto, d’y inscrire la graphie basque, pour que cette langue, venue de la nuit des temps, puisse poursuivre son histoire.

Aucune langue ne mĂ©rite de mourir. Mais il m’était impossible d’accepter l’allĂ©geance de mes employeurs Ă  ces intĂ©rĂȘts Ă©conomiques impurs. « Don’t be evil », qui Ă©tait jusque-lĂ  l’incipit du rĂšglement interne, s’était vu piĂ©tinĂ© sans vergogne et avait littĂ©ralement Ă©tĂ© remisĂ© aux calanques grecques d’une annexe du document.

Pour sĂ©parer les mĂ©taux lourds et polluants, on utilise une centrifugeuse : les impuretĂ©s s’éloignent du centre. La dĂ©claration d’intention, réécrite Ă  cette Ă©poque-lĂ , rĂ©vĂ©lait dĂ©jĂ  le cynisme de mes employeurs.

Quelle loyautĂ© leur devais-je encore ? À quoi bon se lever chaque matin du pied droit, si c’est pour, le soir venu, avoir envie de passer l’arme Ă  gauche ?

Schizophrénie totale. Mon cerveau était enfermé dans une boucle infinie. Le sommeil, par son absence, avait nourri ce tigre.

Dans ces moments fragiles, les mĂ©decins me prescrivaient une molĂ©cule pour suspendre mon hamac aux branches d’un ciel Ă©toilĂ©. La nuit tombait comme une enclume dans le gazon, et les grillons grĂ©sillaient comme un vieux poste de radio. État gazeux et voie lactĂ©e. L’infini de la voĂ»te cĂ©leste se faisait parachute. Et l’on sentait son corps poursuivre son vol, doucement, comme en parapente en pente douce.

Le repos, non Ă©ternel. Mais le repos tout de mĂȘme.
La colĂšre brĂ»lante s’était Ă©teinte. J’avais cessĂ© d’échafauder mille et un scĂ©narios pour repousser le sommeil. Il me restait cette colĂšre froide.

TĂŽt ou tard, il me faudrait agir. DĂ©missionner semblait la dĂ©cision la plus rationnelle. Pourtant, l’injustice me paraissait encore trop lourde.
Pourquoi serait-ce toujours les mĂȘmes qui gagnent Ă  la fin ? Pourquoi les illusions devraient-elles toujours s’effriter ? Quels contre-pouvoirs pouvais-je exercer ?

Mon arrĂȘt de travail me donnait l’occasion d’aller voir mon dealer de jambon. Van Hook Cheese & Grocery devait tirer son nom d’ancĂȘtres hollandais ou flamands arrivĂ©s par cargo au mitan du XIXᔉ siĂšcle.

Cette fois-ci, c’était moi qui apportais la came. Mes parents, en France, inquiets de mes pĂ©ripĂ©ties, m’avaient prĂ©parĂ© un doggy bag de cochonnailles, bien mieux qu’un simple filet garni. Le colis avait passĂ© cinq jours Ă  la douane amĂ©ricaine. Louche, cette barbaque sous vide. ThĂ©oriquement, les produits crus Ă©taient interdits Ă  l’importation. J’ignore par quel miracle ce prĂ©sent, affinĂ© vingt-quatre mois, n’allait maintenant pas faire de vieux os.

Je posai sur la table un sachet sous vide, qui protĂ©geait de fines tranches rouges bordĂ©es de blanc. Un opinel, fin comme le nez d’un fox-terrier, me permit d’ouvrir l’emballage anaĂ©robique. Le « pschhhh » certifiait que la fraĂźcheur avait tenu tout le voyage.

Mon Ă©picier ouvrit soudain ses yeux de maquereau Ă©carquillĂ©s. Peut-ĂȘtre le merlan frit aurait-il convenu aussi. L’odeur des Landes rĂ©veillait visiblement en lui un chromosome ancestral. Une madeleine de Proust sans littĂ©rature. Un souvenir d’enfance.

« Quand j’étais petit, je suis venu une fois en France. On avait dĂ©barquĂ© en bateau au Havre, puis enchaĂźnĂ© les trains jusqu’à la gare de Biarritz. LĂ -bas, j’ai rencontrĂ© mes grands-parents pour la premiĂšre fois. »

Je l’écoutais sans l’interrompre. Je sentais comme un ressac de souvenirs remonter Ă  la surface avec un Ă©norme sac.

« Ce jour-lĂ , on avait fĂȘtĂ© mon anniversaire. J’avais 10 ans, c’était juste aprĂšs la LibĂ©ration, en 1946. Mon grand-pĂšre avait dĂ©crochĂ© deux Ă©normes jambons, restĂ©s cachĂ©s Ă  l’abri des regards affamĂ©s pendant toute la durĂ©e du conflit. Puis, avec une perceuse, il avait percĂ© dix trous pour y planter les bougies. Les tranches du gĂąteau ressemblaient Ă  du gruyĂšre. Et moi, je soufflais sur cette odeur de fumĂ©. Une odeur que je retrouve aujourd’hui dans ton sachet », conclut-il en se tournant vers moi.

« Et si on buvait un petit kir ? »

La suite devint rapidement confuse : souvenirs de vacances en France, d’une grand-mĂšre originaire de Saint-Jean-Pied-de-Port, de randonnĂ©es en montagne avec son pĂšre, des Allemands qui Ă©taient tous des nazis, des cousins collabos, des ragots de voisine, ceci, cela
 Et toujours, chaque phrase se terminait par un laconique et alcoolique : « De toute façon, on ne peut plus rien dire. »

Il interrompait rĂ©guliĂšrement son rĂ©cit dĂ©cousu d’une question insistante : « Tu reprendras bien un autre verre ? »

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Chapitre 12 : Old Dominion

Ce matin-lĂ , aprĂšs quelques semaines d’arrĂȘt forcĂ©, Dave avait dĂ©cidĂ© de m’emmener « cĂŽtĂ© serveur » pour marquer mon retour au travail. Nous avons pris la route vers le nord de la Virginie, cap sur Ashburn, Ă  350 km de lĂ .

Cette petite ville de 40 000 habitants concentre la plus forte densitĂ© de data centers au monde. On estime qu’environ 70 % du trafic Internet mondial y transite Ă  un moment donnĂ©.

L’arrivĂ©e des cĂąbles sous-marins venus d’Europe et d’Afrique avait offert Ă  Ashburn une position stratĂ©gique. La proximitĂ© de Washington D.C., avec toutes ses administrations centrales, exigeait d’immenses infrastructures numĂ©riques. Globalement, c’était l’une des rĂ©gions les plus sĂ©curisĂ©es du monde. Le Pentagone veillait.

Et puis, dernier atout indispensable pour faire tourner cette plaque tournante des donnĂ©es : l’énergie y est abondante et bon marchĂ©. Dominion Energy, qui alimente la Virginie du Nord, est l’un des plus grands fournisseurs d’électricitĂ© des États-Unis. Principalement grĂące au nuclĂ©aire, mais aussi Ă  quelques centrales thermiques au charbon.

Leur nom, « Dominion », est en soi tout un programme. Les Ă©tymologistes grimaceraient sans doute si j’osais dire qu’il s’agit d’un Ă©quivalent de « domination ». Le mot vient du latin Dominus : « le maĂźtre, le seigneur ». Ou, selon ma propre Ă©tymologie, Dominius, c’est « celui qui est sur le dos des minus ».

Dans l’histoire politique, un « dominion » dĂ©signe un territoire dĂ©pendant mais autonome, comme Ă  l’époque de l’Empire britannique avec le Canada, l’Australie, la Nouvelle-ZĂ©lande, l’Afrique du Sud ou encore l’Irlande.

La Virginie est surnommĂ©e « Old Dominion » depuis qu’un roi d’Angleterre lui avait accordĂ© ce titre, en remerciement de sa loyautĂ© durant la guerre civile.
Loyauté, domination, colonies, empire
 Dominion Energy produisait le carburant nécessaire au fonctionnement de ces nouveaux temples.

Dave tenta de m’expliquer le principe du CDN (Content Delivery Network). Une technologie Ă  la fois simple et puissante, qui permet de rĂ©pliquer les donnĂ©es numĂ©riques afin de rĂ©partir leur consultation Ă  travers le monde. Par exemple, lorsqu’un Indien charge une page web amĂ©ricaine, il s’agit d’éviter que ses donnĂ©es traversent deux ocĂ©ans et des dizaines de milliers de kilomĂštres. Pour cela, on copie les donnĂ©es aux quatre coins du globe. Ainsi, l’internaute de Calcutta n’a pas Ă  calculer la distance qui le sĂ©pare des donnĂ©es : les donnĂ©es sont dĂ©jĂ  rĂ©pliquĂ©es dans les baies de serveurs de Mumbai.

AprĂšs quatre heures de route dans une berline de location, mes jambes Ă©taient heureuses de se dĂ©gourdir. Pour pĂ©nĂ©trer dans le sanctuaire, nous devions offrir nos piĂšces d’identitĂ© en offrandes. Nos bagages furent passĂ©s au peigne fin — le genre de peigne utilisĂ© pour traquer les poux. Au bout du peigne, derriĂšre l’écran de son rayon X, un homme qui en connaissait un rayon sur tout ce que transporte la nature humaine dans ses sacs.

SĂ©curitĂ© oblige : depuis le 11 septembre, toutes les infrastructures stratĂ©giques bĂ©nĂ©ficiaient d’une double protection. L’État fĂ©dĂ©ral mettait Ă  disposition des agents pour superviser les entrĂ©es et sorties. Certaines zones restaient encore plus surveillĂ©es : zones tampons, clĂŽtures barbelĂ©es, barriĂšres anti-vĂ©hicules pour contrer les attaques Ă  la voiture bĂ©lier. On aurait presque pu imaginer des douves peuplĂ©es de crocodiles, des crĂ©neaux garnis d’archers, et des bassines d’huile bouillante Ă  renverser en dernier recours sur les assaillants.

La technologie moderne est moins laborieuse : empreintes biomĂ©triques, photographie d’iris, scanner rotatif.

Notre badge devait s’autodĂ©truire au bout de 12 heures. Valable une seule fois. Ce jour-lĂ  et pas un autre. Un ingĂ©nieur du site nous guida vers la partie la plus ancienne : sans doute la premiĂšre aile du data center, installĂ©e Ă  sa construction en 2010. On y trouvait un serveur modeste, Ă©quipĂ© d’un processeur 8 cƓurs et de 32 Go de RAM. Bien rangĂ© dans son rack.

« Ah, te voilĂ  ma petite chĂ©rie », s’exclama Dave en apercevant la vieille machine. « Ça fait dix ans qu’on vit une relation Ă  distance. »

Administrer un serveur, c’est un peu comme une relation Ă©pistolaire. On se connecte Ă  distance, via un petit protocole « ssh ». Une sorte de chuchotement sĂ©curisĂ©, mais chut, c’est un secret. Une fois le protocole accompli, on est comme jumelĂ©s. Depuis son ordinateur local, on pilote Ă  distance les faits et gestes de son administrĂ©.

Ce jour-lĂ , Dave dut intervenir physiquement. Habituellement, la partie logicielle — le software — suffisait. Mais cette fois, il fallait toucher au hardware, la matiĂšre brute. Deux disques durs Ă  installer : l’un pour accroĂźtre la capacitĂ© de stockage, l’autre pour assurer une copie de sauvegarde. Notre tour de Babel typographique tenait dans un boĂźtier mĂ©tallique rectangulaire, Ă  peine de la taille d’un livre de poche.

Tournevis en main, courant 12 volts et composants made in China. Dave bricola une dizaine de minutes. Pour ne pas le dĂ©ranger, je m’étais assis au fond de la salle. J’écoutais le silence sacrĂ© du sanctuaire digital. Un lĂ©ger bourdonnement formait la toile sonore, tandis que plus loin, des dizaines de ventilateurs gĂ©ants achevaient de dissiper les calories produites par le silicium des machines.
Le digital n’avait pas grand chose de tactile. Ma main glissait le long du rack, masquant une Ă  une les diodes lumineuses aux couleurs primaires. La pĂ©nombre ajoutait une impression mystique. Sans le savoir, je me tenais Ă  cĂŽtĂ© d’une quantitĂ© astronomique de donnĂ©es. Avec ces zĂ©ros et ces uns, enfilĂ©s comme des perles sur un collier, on pourrait sans doute faire le tour de la galaxie. Toute la connaissance accumulĂ©e depuis la nuit des temps tenait dans ce vulgaire bĂątiment industriel, posĂ© sur quelques hectares d’un ex-terre arable. Pourtant, Babel s’élevait haut vers le ciel, vers Dieu ou son reprĂ©sentant. Ici, la spiritualitĂ© Ă©tait trĂšs terre Ă  terre : nous mesurions un terrain de football.

« Voilà. Je redémarre. Et on aura une machine comme neuve. »

Dave avait le goĂ»t d’économiser les choses. Ce serveur, vieux de dix ans, tournait comme un jeune premier. Il avait obtenu l’autorisation d’y installer un systĂšme Unix — vĂ©ritable « deux-chevaux » des systĂšmes d’exploitation — une machine increvable.

Les ingĂ©nieurs avaient d’abord rĂąlĂ©. Eux qui passaient leur temps sur des bolides ultra-blindĂ©s, phares au tungstĂšne et jantes chromĂ©es. Mais l’entregent de Dave avait eu raison d’eux. On lui avait accordĂ© l’administration directe de cette vieille machine.

« Tu verras, je te donnerai la clef ssh, pour que tu puisses mettre à jour les fichiers. »

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Chapitre 13 : Imperium hotel

Depuis quelques semaines, j’avais retrouvĂ© le rĂŽle du salariĂ© modĂšle. Chaque matin, je me forçais Ă  saluer mes collĂšgues d’un « tcheck » matinal. Un peu comme une bise, mais avec le revers de la main. L’idĂ©e Ă©tait simple : ne pas franchir leur « love radius », cette zone virtuelle qui correspond Ă  la distance circulaire pouvant ĂȘtre atteinte par leurs bras tendus. Imaginez une bulle personnelle, dont chacun serait le gardien. Pas d’intrusion, pas de contacts imposĂ©s, pas de gestes dĂ©placĂ©s. Une « safe zone » portative.

Mais ce vernis de courtoisie ne résistait pas longtemps. Chaque matin, Philip, le directeur commercial, fonçait sur moi avec sa familiarité agressive :
« Hey ! Mais c’est Tiger Typo ! Alors, tu as enfin appris Ă  Ă©crire ? »
Son ton, mĂ©lange de cynisme et de paternalisme. Un mĂ©pris de classe sortait de sa bouche comme un couteau dans du beurre. Sa chemise, parfaitement tirĂ©e Ă  quatre Ă©pingles, me donnait envie de lui tirer dessus. Il avait pour lui d’ĂȘtre grand, ce qui lui permettait de cacher plus facilement la petite bedaine qu’il entretenait malgrĂ© un abonnement Ă  la salle de sport.

Un jour, il me lança, faussement complice : « On organise une petite fĂȘte surprise pour l’anniversaire de Sundar. Pas pour le repas, mais si tu veux, tu peux passer au cocktail. On aura du jus de goyave. T’es pas goy, au moins ? »
Puis, en tribun satisfait de sa propre bĂȘtise, il poursuivit sa tournĂ©e matinale sans mĂȘme attendre ma rĂ©ponse. Mon cafĂ©, qui Ă©tait restĂ© sagement dans son gobelet, et qui avait tout entendu de la conversation, me regardait avec des yeux noirs, et je pouvais lire dans ses pensĂ©es comme dans du marc de cafĂ© : « Tu vas quand mĂȘme pas accepter l’invitation de cet empafĂ© ! »

L’aprĂšs-midi, je reçus la version numĂ©rique de l’invitation : un Google Doc dĂ©taillant le lieu et l’heure de la « cocktail-rooftop-pool-party » organisĂ©e pour les 50 ans de Sundar Pichai, le PDG de Google. Il Ă©tait prĂ©cisĂ© que la fĂȘte devait rester secrĂšte, que nous devrions patienter en silence, et que l’heure exacte d’arrivĂ©e de Sundar n’était pas garantie. Bref, une « Surprise Party » dans les rĂšgles.

Le plan : attendre l’illustre invitĂ© derriĂšre le paravent vĂ©gĂ©talisĂ© de la piscine extĂ©rieure du Royalton HĂŽtel, sur Park Avenue. Un dĂ©cor luxueux, raffinĂ©, avec vue imprenable sur l’Empire State Building. Un cadre grandiose.

Mais une idĂ©e fulgurante me traversa : il fallait agir. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, je m’élançai sur mon ordinateur, seul le clavier Qwerty ralentissant mon Ă©lan. En quelques secondes, j’avais trouvĂ© la perle rare : l’hĂŽtel Imperium, un Ă©tablissement miteux notĂ© 1,6/5 sur TripAdvisor.

L’avantage de cette sociĂ©tĂ© de la dĂ©lation, c’est qu’il Ă©tait maintenant simple de dĂ©noncer, avec une Ă©conomie de clics, les pires rades aux murs de carrelage cabossĂ©s. Les avis Ă©taient un rĂ©gal : « piscine intĂ©rieure silencieuse comme un tombeau, carrelage beige et transats en plastique dĂ©primants ». Le monde entier semblait dĂ©sormais rĂ©duit Ă  une note sur cinq. D’un cĂŽtĂ©, des restaurants Ă  burrata 5/5, capables d’attirer des foules prĂȘtes Ă  patienter des heures sous la pluie ; de l’autre, les perdants qui trichaient en achetant des commentaires positifs : « une boisson offerte contre un avis en ligne »

Ce jour-là, je sentais monter en moi une joie nouvelle, une allégresse singuliÚre. Mon arme : la typographie « Limelight », utilisée par Philip pour son invitation.

C’est le genre de caractĂšre qui rappelle le style Art dĂ©co des annĂ©es 1920, avec des contrastes marquĂ©s. On est chez Gatsby le Magnifique. Ça brille, ça vibre, ça swingue, on entend le champagne s’ouvrir sur de grands Ă©clats de rires typographiques. Au fond de moi, un probable mĂ©pris de « casse » s’exprimait. Cette typographie ne m’avait rien fait, mais je la trouvais aussi vulgaire que Philip. Par chance, c’était l’une des typographies les moins utilisĂ©es. Elle se classait en 634e position dans le classement. C’était rare, mais je n’avais aucun respect pour elle.

En vĂ©ritĂ©, mon plan ressemblait Ă  un kidnapping digital de 48 h. Une rançon minuscule : le plaisir de voir, aprĂšs-demain, toute cette cour de flatteurs tourner en rond autour d’une piscine de troisiĂšme zone, avec ses chaises en plastique jaunĂątres. Certains riraient jaune, d’autres seraient verts de rage. Moi, j’avais juste hĂąte d’ĂȘtre jeudi.

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Chapitre 14 : Le dernier cahier.

La nuit suivante fut courte. Mon esprit s’emballait, mes idĂ©es fusaient. Comme des boulets de canon lancĂ©s par le baron de MĂŒnchausen, je chargeais mes Ottomans Ă  moi : Philipp, Sundar, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos, Bill Gates. Tous se trouvaient ligotĂ©s au sommet d’un immense data center en forme de palais turc, tandis qu’un bourreau bourru leur chatouillait la plante des pieds avec un cĂąble USB dĂ©nudĂ©.

Au rĂ©veil, je dĂ©cidai d’aller voir mon grossiste en jambon de Bayonne. Je ne connaissais pas son nom, mais une certaine proximitĂ© s’était installĂ©e depuis la fois oĂč j’avais dĂ» l’aider Ă  se mettre en pyjama. Ce soir-lĂ , il avait tant bu que j’avais dĂ» fermer le rideau mĂ©tallique de sa boutique, puis le hisser au second Ă©tage par un Ă©troit escalier en colimaçon, conçu pour des gabarits legers. Ce soir-lĂ , le freluquet m’avait semblĂ© ĂȘtre une enclume. Sa chambre, aussi en dĂ©sordre que son magasin, ressemblait Ă  une Ă©choppe de brocanteur. MĂȘme ses draps Ă©taient une piĂšce de collection : un modĂšle 1975, probablement lavĂ© une fois l’an.

« Hey, welcome ! Mais que fais-tu là, petit Basque ? »

Sa surprise semblait sincùre. Peu de clients attendaient l’ouverture du magasin derriùre le rideau de fer.

« Je viens t’acheter du jambon de Bayonne New Jersey
 enfin, du jambon normal du coin. C’est pour faire une blague Ă  mes parents. Je vais bientĂŽt les voir, ça va les faire rire. »

« Viens, entre, j’ai quelque chose pour toi. »

Nous entrĂąmes dans la boutique encore fraĂźche du matin. Visiblement, il venait de passer la serpilliĂšre et le sol mouillĂ© offrait un reflet irrĂ©gulier du plafond. Nous passions de l’autre cĂŽtĂ© du fond d’écran par une discrĂšte porte. DerriĂšre, point de tripot, mais une simple cuisine vintage.

Il me tendit un cahier d’écolier, jauni par le temps. L’écriture Ă  la plume rĂ©vĂ©lait son antiquitĂ©, et l’odeur mĂȘlĂ©e d’encre sĂ©chĂ©e et de placards fermĂ©s en confirmait l’ñge.

À l’intĂ©rieur, de splendides dessins d’enfant semblaient me fixer. J’en restais bouche bĂ©e, le cƓur battant comme une montre dĂ©rĂ©glĂ©e.

« J’ai fait tout ça l’étĂ© de mes dix ans, chez mes grands-parents. »

En feuilletant, je retrouvais des scĂšnes familiĂšres du pays basque : un chasseur et son sanglier, les sommets des PyrĂ©nĂ©es, l’ocĂ©an et ses vagues gĂ©antes.

Mais, malgrĂ© un intĂ©rĂȘt certain pour l’art pictural enfantin, c’était la dizaine de pages du dĂ©but qui capta mon attention.

« Je connais cette Ă©criture ! Mais
 mais
 c’est Louis Colas ! »

À cet instant, mon petit vieux manqua de faire un infarctus. Son regard habituellement zigzaguant Ă©tait devenu orthogonal et pointu. Ses pupilles Ă©taient compressĂ©es par un regard perçant. Sa bouche, en cul de poule constipĂ©e, s’ouvrit d’un coup sec pour me dire :« Comment connais-tu mon pĂšre ? »

C’était un moment clĂ©, une piĂšce de puzzle qui soudain Ă©claire toute l’image. Le point d’équilibre dont dĂ©pendait la suite de l’histoire. Une sorte de clef de voĂ»te narrative portant sur ses Ă©paules la rĂ©ussite — ou non — de la suite de l’histoire.

« J’ai fait ma thĂšse sur lui ! J’ai Ă©tudiĂ© ses archives pendant des mois. J’ai dĂ©chiffrĂ© des dizaines de cahiers comme celui-ci. Je croyais les avoir tous lus ! »

« L’étĂ© 46, en France, il m’avait prĂȘtĂ© ce carnet pour dessiner. Mon pĂšre Ă©tait un sacrĂ© dessinateur. L’enfant agitĂ© que j’étais s’était soudain calmĂ©. Je pouvais rester des heures Ă  griffonner. Regarde celui-ci : Charlemagne attaquant Ă  Roncevaux. Et lĂ , VercingĂ©torix serrant la main du gĂ©nĂ©ral de Gaulle. »

La panoplie des héros français me laissaient indifférent. Mais me plonger dans le décryptage de ces dix pages manuscrites mettait ma patience à rude épreuve.

« Mais Louis Colas est mort en 1929 ? »

Évidemment non. J’avais devant moi son fils, qui disait avoir eu dix ans l’étĂ© 1946. Les dates se brouillaient dans ma tĂȘte : 1929, 1936, 1946.

« Mon pĂšre a fui la France en 1929. Il a embarquĂ© sur un cargo Ă  Bilbao et a dĂ©barquĂ© ici, Ă  Bayonne (NJ). À son arrivĂ©e, c’était le jeudi noir : la Bourse de New York s’effondrait, entraĂźnant son rĂȘve d’Eldorado. Il avait quittĂ© la France avec une petite fortune, mais s’est retrouvĂ© dans un pays oĂč l’on payait son pain avec des brouettes de billets.
Il avait soixante ans quand il rencontra ma mĂšre, la fille des Van Hook, une famille d’épiciers de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration. Son origine française servait de caution pour vendre fromages et victuailles du vieux continent. Ils s’aimĂšrent malgrĂ© la diffĂ©rence d’ñge, et je naquis en 1936. J’étais leur petit “Front populaire”. Mon prĂ©nom, c’est LĂ©on ! »

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Chapitre 15 : Lauburu.

LĂ©on m’avait laissĂ© photographier les pages de son carnet, convaincu que ses dessins de jeunesse m’intĂ©resseraient. Mais ce n’étaient pas ses croquis qui m’attiraient : je savourais le dĂ©chiffrage des pattes de mouche de l’écriture de son pĂšre. Ces Ă©critures d’autrefois, fines et rĂ©guliĂšres, ressemblaient Ă  des enluminures. Surtout les majuscules, qui semblaient ciselĂ©es.

Louis Colas y avait relatĂ© les derniers mois passĂ©s en France, en 1929. Je m’installai donc avec un paquet de pop-corn salĂ©s, prĂȘt Ă  avaler l’ultime chapitre de son histoire.

La SociĂ©tĂ© archĂ©ologique des Basses-PyrĂ©nĂ©es, dont Louis Colas Ă©tait membre, avait accueilli la visite d’Otto Rahn, archĂ©ologue allemand. Il Ă©tait venu avec deux objectifs. Le premier : Ă©tablir un lien entre le lauburu et la svastika, pour « prouver » que le signe basque n’était qu’une variante locale d’un symbole solaire aryen.

Pour Louis Colas, il Ă©tait impensable de cautionner une telle thĂšse. Le lauburu incarne la vie et la prospĂ©ritĂ©, enracinĂ©es dans la culture basque, tandis que la croix gammĂ©e n’est qu’un ancien symbole solaire indien perverti en emblĂšme de haine par les nazis. Souvenez-vous : la langue basque est antĂ©rieure aux langues indo-europĂ©ennes ; il en allait de mĂȘme pour ses symboles.

Le lauburu naĂźt de la douceur maternelle d’une terre gĂ©nĂ©reuse qui enlace de son amour. La croix gammĂ©e, elle, n’est qu’une mĂ©canique d’angles droits qui tournent Ă  rebours de l’histoire.

Sous ses airs de gendre idĂ©al, Otto Rahn cachait une face plus sombre. FinancĂ© par de riches industriels nazis, persuadĂ©s d’une supĂ©rioritĂ© aryenne millĂ©naire, il disposait d’un crĂ©dit illimitĂ© et cherchait Ă  enrĂŽler Louis Colas. Mais au-delĂ  de ses fantasmes pseudo-gĂ©nĂ©alogiques, Otto nourrissait une autre obsession. C’est elle qui avait bouleversĂ© Louis.

Une querelle Ă©clata entre les deux hommes. Nous Ă©tions en fĂ©vrier 1929, le moment mĂȘme oĂč Louis Colas disparut de la circulation.

Otto poursuivait un autre mythe archĂ©ologique. Proche de Himmler et des futurs dignitaires nazis, il avait publiĂ© plusieurs livres pseudo-historiques. L’un, consacrĂ© Ă  la quĂȘte du Saint Graal, donna lieu Ă  des fouilles Ă  Montserrat, en Espagne, pendant la guerre. Mais plus encore que les lĂ©gendes cathares, Otto rĂȘvait de retrouver le trĂ©sor de Charlemagne, perdu par Roland Ă  Roncevaux en 778.

La Chanson de Roland, Ă©crite trois siĂšcles aprĂšs l’évĂ©nement, attribuait l’attaque aux Sarrasins. Les historiens modernes, eux, avaient largement rĂ©tabli les faits : ce furent les Vascons qui se liguĂšrent contre l’impĂ©rialisme de Karolus Magnus. Ils Ă©crasĂšrent l’arriĂšre-garde du seigneur d’Aix-la-Chapelle. Roland, fanfaron, refusa de sonner son olifant pour demander du renfort, et les rudes Vascons mirent en miettes cette armĂ©e Ă©trangĂšre Ă  leurs yeux.

À cette pĂ©riode, Charlemagne revenait alors du siĂšge de Pampelune — Ă  ne pas confondre avec le siĂšge de Google Ă  Mountain View. Le mot est le mĂȘme, issu du vocabulaire guerrier. Mais en 778, « faire le siĂšge » n’avait rien de corporate. À moins de dĂ©couper le mot en en deux, comme le faisaient les guerriers Vascons de leurs adversaires : « corpo », le corps d’un cĂŽtĂ© ; et la « rate », de l’autre.

De retour de cette campagne barbare, Charlemagne confia Ă  Roland une petite cagnotte — une sorte de litchi mĂ©diĂ©val — composĂ©e du trĂ©sor de la cathĂ©drale, de quelques kilos d’alliances arrachĂ©es Ă  des veuves espagnoles, et d’autres babioles d’or et d’argent. Le tout pesait une centaine de kilos d’or brut.

L’attaque des Vascons dura quelques minutes Ă  peine. CoincĂ©s dans le goulet Ă©troit de la brĂšche, les soldats du Saint-Empire n’eurent pas le temps de rĂ©agir : les Vascons n’avaient plus qu’à jouer aux flĂ©chettes.

Ce soir-là, le trésor disparut dans la montagne.
Depuis 1247 ans, nul n’en a revu la couleur.

Otto Ă©tait convaincu que la connaissance intime du Pays basque par Louis Ă©tait indispensable Ă  sa quĂȘte. Louis, qui avait passĂ© les quinze derniĂšres annĂ©es de sa vie Ă  traĂźner dans les cimetiĂšres de la rĂ©gion, devait bien avoir une idĂ©e des lieux Ă  explorer en prioritĂ©. Otto soupçonnait que Saint-Jean-Pied-de-Port, principal bourg proche de Roncevaux, devait forcĂ©ment jouer un rĂŽle dans l’affaire. Du moins Ă  l’époque.

Louis Colas, par sa mĂšre, Ă©tait originaire de cette bourgade, ce qui en faisait, aux yeux d’Otto, un alliĂ© tout dĂ©signĂ©. Mais graphiquement comme idĂ©ologiquement, les deux hommes n’étaient visiblement pas de la mĂȘme Ă©cole.

Le cahier s’arrĂȘtait lĂ . En fĂ©vrier 1929.


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